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LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE
FIGURES
Inondations : le batelier
par Marc Laimé, 7 juin 2016

Eaux glacées republie plusieurs des portraits d’une vingtaine de professionnels de l’eau, que nous avions réalisés en 2004 pour le Festival de l’OH ! créé par le Conseil général du Val-de-Marne. Nous les avions accompagnés une journée durant dans leurs activités.

Une journée avec José Laval, batelier.

Avec le concours de la Chambre nationale de la batellerie artisanale.

Il est 7h30, lundi matin, et tout le monde est déjà debout à bord de la péniche Freycinet qui est amarrée depuis la veille au soir sur le quai d’Ivry, à quelques centaines de mètres du périphérique.

Les 263 tonnes de graviers chargés vendredi à Changis à 5 kilomètres de Meaux vont être avalés par la centrale à béton qui fournit à jet continu les énormes camions qui vont ensuite alimenter tous les chantiers de la région parisienne.

En moins d’une heure et demie les cales sont vides. José Laval va les nettoyer avant de repartir tout-à-l’heure. L’opération doit être effectuée après chaque déchargement.

Dans le petit carré rutilant, orné de panneaux de bois vernis, son fils Joss émerge difficilement du sommeil. Après le petit-déjeuner sa maman, qui seconde son mari, va lui faire effectuer les cours par correspondance qu’il suit depuis qu’il a l’âge de la maternelle. Dans quelques mois, après sa grande soeur qui y est depuis trois ans, il va lui aussi entrer à l’internat. L’internat à 6 ans, et jusqu’à 18 ans, comme l’ont connu des générations de bateliers.

Même si à bord on découvre Home-cinéma, micro-ondes, machine à laver dernier cri, ordinateur, certaines traditions se perpétuent. Traditions ou obligations.

Ils ont acheté leur bateau, qu’ils ont appelé le "Rêve", en 1992. Pendant près de 10 ans ils ont travaillé à l’international. Strasbourg, Mulhouse, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande. Blé, orge, colza, luzerne, charbon, minerai, engrais, ferrochrome. Et aussi les "coils", ces énormes bobines de métal que les camions ont de la peine à transporter.

Et puis en 2001 la concurrence est devenue trop forte. Les affrètements qu’ils trouvaient de France vers l’étranger étaient corrects, mais au retour ils perdaient de l’argent. Et puis leur grande fille est née, il fallait penser au jour où elle irait à l’internat. Il n’y en a pas beaucoup.

Téléphone. C’est la femme du batelier qui décroche. Logique, son mari est dans la cale, et c’est elle qui gère tous les papiers qu’il faut fournir quand on est artisan. Confirmation de la prochaine destination. Ca peut changer très vite, en quelques heures.

Depuis qu’ils sont revenus en région parisienne, ils travaillent pour une entreprise qui leur garantit, par "contrat à temps" un certain niveau d’activités et de revenus à l’année. En échange il faut accepter d’être à disposition. Et donc de repartir tout-à-l’heure à Villiers, plus loin que Montereau, pour y charger cette fois du sable.

Opération délicate. Il faut venir à bord d’une barge qui est ancrée au milieu du fleuve par des cables. Comme le sable contient beaucoup d’eau il faut pomper en permanence. Et il faudra continuer à pomper une heure de temps en temps, une fois repartis, tout au long du trajet.

C’est ainsi 5 et parfois 6 jours sur 7. Juste le temps, le samedi matin, de descendre la voiture amarrée à l’arrière sur le pont, et de foncer chercher Manon à l’internat à 11h30. L’après-midi les courses. Le dimanche les devoirs, la lessive. L’entretien du bateau aussi...

Mais Joss, qui a bientôt six ans, a les yeux qui brillent quand son père le laisse un instant barrer le bateau qui file vers l’écluse à l’Anglais. Le gros moteur deux temps Général Electric ronronne à 1500 tours. A ce rythme là il consomme 23 à 25 litres de gasoil à l’heure. Joss connait déjà tout cela par coeur. Dommage que le soleil ne brille pas aujourd’hui. Sinon, au retour, c’était la fète dans la cale pendant des heures. Un gigantesque bac à sable, avec une petite piscine gonflable. Petit coin de paradis au fil de l’eau.

L’anecdote :

Les gouvernements qui se succèdent affirment à l’unisson vouloir relancer la navigation par voie fluviale, après avoir massivement opté pour la route. Outre l’abandon des canaux, les conditions de vie faites aux bateliers peuvent les conduire à abandonner le métier. Par tradition les enfants de bateliers poursuivaient leurs études dans des internats dès l’âge de 6 ans. Il en existe encore 5 en France. Celui de Salese, à 60 kilomètres au-dessus de Lyon, va fermer l’été prochain. Les batiments n’étaient plus aux normes et l’ensemble des acteurs concernés n’ont pas su mobiliser les financements nécessaires à leur réfection. De nombreux bateliers qui travaillent sur le Rhône risquent du coup à leur tour d’abandonner leur métier.

Les chiffres :

- 10 000 artisans bateliers travaillaient en 1950. Il reste moins de 1000 bateliers indépendants en 2003.

- La France transporte 4,7% de ses marchandises par voie d’eau, la Belgique 20%, l’Allemagne 25%, les Pays Bas 50%.

- Une péniche équipée d’un moteur de 430 chevaux, l’équivalent d’un moteur de camion, transporte 1250 tonnes de marchandises. Il faut plus de 40 camions pour transporter ce tonnage.

Pourquoi ?

La France possédait en 1847 le réseau fluvial le plus dense d’Europe, avec 13324 kilomètres de voies navigables, dont 9176 en rivières. En 2003 la navigation est quasiment abolie sur 4 des 5 canaux reliant Seine, Rhin et Rhône. Pour chiffrer la catastrophe il faudrait additionner les dégâts provoqués par les dizaines de milliers de camions qui sillonnent routes et autoroutes 24 heures sur 24. Compter les morts, les dizaines de milliers de kilomètres de bitume. Et ausculter le trou dans la couche d’ozone.

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