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NE PAS CLIQUER
LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE
2016-06-30
REMOUS
par Marc Laimé, jeudi 30 juin 2016 @ 18:19

Etant considéré que plus une seule direction centrale d’un quelconque ministère, sans même parler des directions déconcentrées, n’obéit à une quelconque injonction ministérielle, pendant que les membres de cabinet passent toute leur journée à se trouver un point de chute avant 2017, on appréciera à sa juste valeur le festival de langue de bois qui enserre la "feuille de route gouvernementale pour la transition écologique 2016" issue des travaux de la dernière conférence environnementale, présentée par Ségolène Royal le 27 juin 2016…

Grands travaux pour réduire les fuites d’eau

Au titre de la préservation des milieux, la feuille de route prévoit des mesures d’accompagnement des collectivités dans la réalisation de projets dans le domaine de l’eau. Tout d’abord, l’établissement d’une Stratégie d’organisation des compétences locales de l’eau (Socle) dans chaque grand bassin devrait servir de guide aux collectivités "pour structurer leurs compétences à des échelles cohérentes pour la gestion de l’eau et la solidarité territoriale et conforter les services publics", indique le document. Une circulaire sera adressée aux préfets coordonnateurs de bassin en 2016 pour qu’ils arrêtent une première version de la Socle à l’échéance du 31 décembre 2017, est-il précisé. 
En métropole, un programme de grands travaux pour la réduction des fuites dans les réseaux d’eau potable et d’assainissement (connaître l’état des réseaux, faciliter leur renouvellement, améliorer la gestion patrimoniale) sera en outre réalisé. Une nouvelle instruction gouvernementale est aussi attendue d’ici fin 2016 pour renforcer la protection des 1.000 captages d’eau prioritaires identifiés dans le cadre des Schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (Sdage).

"Aménagement durable", agriculture urbaine et biodiversité

Pour favoriser l’"aménagement durable", la feuille de route prévoit notamment de "valoriser les territoires à ’nature positive’ qui présentent un bilan positif de consommation des sols et s’engagent à améliorer la qualité de vie en ville par la nature au travers d’une charte nationale". Plusieurs mesures sont envisagées pour développer l’agriculture urbaine et péri-urbaine - création d’observatoires régionaux de consommation des espaces agricoles, naturels et forestiers, de zones agricoles protégées (Zap), mise en place d’une charte éthique pour les membres des commissions départementales de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers, développement de projets alimentaires territoriaux (PAT).
Enfin, pour reconquérir la biodiversité, il est prévu notamment de renforcer les continuités écologiques. L’une des mesures envisagées consiste à établir "une cartographie permettant d’identifier les principales ruptures de la continuité écologique, dans un cadre national et en impliquant les instances de consultation dédiées à la trame verte et bleue". Ces ruptures devront être hiérarchisées "en fonction de leur impact sur les milieux".

Que ne l’ont-ils (et elle) pas fait plus tôt ?

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2016-06-28
FIGURES
par Marc Laimé, mardi 28 juin 2016 @ 16:53

A sa grande surprise nous avons félicité Pierre-Alain Roche il y a quinze jours à l’Assemblée nationale, pour les deux feuillets du colossal rapport CGEDD-IGA de 562 pages tout juste publié, qu’il a coordonné, intitulé « Eau, à quel prix », pages dans lesquelles il dénonce fort justement, et les mirages de la « télé-relève », et surtout la tentation très actuelle (avec par exemple la start-up capsule « Payboost » de Veolia, qui vient tout juste d’être renommée "société d’expertise"), de marchandisation des données personnelles des usagers du service public de l’eau. Alors qu’il couronne ainsi en apothéose une carrière exceptionnelle, ce dernier rapport (testamentaire ?) s’étant fort éloigné de sa commande initiale, tant il éclaire l’avenir d’un service de l’eau en pleine mutation, P-A Roche nous avait peu ou prou mis au défi de lui rendre hommage… Comme il en appelle les pouvoirs publics à un « sursaut éthique », et mobilise de surcroît Jean Tirole à l’appui de sa mise en garde, une occasion pareille ne risquant guère de se représenter, OLA pour P-A Roche....

« La mission s’interroge (…) sur la pertinence et l’utilité sociale de certains services émergents « high-tech »et censés apporter aux usagers des bénéfices significatifs.

De façon générale, l’innovation ne devient un progrès que si elle rencontre une demande sociale effective et répond à un besoin véritable (87).

La mission comprend bien tout l’intérêt de la télé-relève pour faciliter la mise en place d’une facturation saisonnière ou pour un service de détection rapide des fuites pour l’usager.

Elle n’en tire pas de préconisation autre que celle d’un suivi de ces pratiques pour en assurer un retour d’expérience partagé sur l’efficience de tels équipements et n’identifie pas ceux-ci à des sauts majeurs de productivité ou de service rendu similaire à ceux rencontrés par l’automatisation et la télégestion d’une part, et l’informatisation de la facturation et les plate-formes de services clientèle d’autre part.

Le développement de la télé-relève ouvre en revanche le champ à d’autres perspectives, que la mission n’interprète pas comme des services rendus à l’utilisateur, mais comme des créations de valeur hors du champ du service rendu, qui peuvent créer de nouvelles sources de financement et permettre ainsi une prestation à coût réduit : la « google-isation » de fichiers de facturation ou de télé-relève renseignant d’autres secteurs commerciaux sur les pratiques de consommation d’un ménage.

La mission a considéré que ces opportunités économiques, certainement réelles, sortaient du champ de ses réflexions : elle ne sait en effet pas mesurer, dans ces situations de « monopoles multi-produits » quelle contribution financière réelle ces nouvelles valeurs ajoutées peuvent représenter ni la façon dont ces services peuvent se pérenniser dans un modèle économique structuré, au-delà des effets d’aubaine immédiate que la diffusion de nouvelles données individuelles peuvent apporter aux autres secteurs économiques : on peut certes imaginer qu’un tarif préférentiel serait alors consenti aux abonnés qui accepteraient l’utilisation de leurs données personnelles, mais quelle est la stabilité des recettes correspondantes et donc des ristournes ainsi accordées ?

Jean Tirole a développé notamment avec Jean-Charles Rochet ces concepts sous le nom de « plateforme multifaces » (en anglais « multisided market »). Son interview figurant en annexe 17 (du rapport Note EG), traduit parfaitement les enjeux liés à ces valorisations économiques greffées sur une « infrastructure essentielle » et les questions de partage de la rente générée entre les parties prenantes.

En tout état de cause, cela peut sensiblement modifier le paysage des opérateurs : le secteur pourrait se mettre à intéresser de nouveaux entrants, spécialistes du big data, et la prestation de gestion du service ne devenir finalement, un peu paradoxalement, que l’accessoire de ces activités commerciales.

Les possibilités nouvelles ouvertes aux régies pour le recouvrement de leurs recettes, leur permettant de faire appel à des prestataires privés, permet de considérer que ces nouvelles opportunités concernent aussi bien les régies que les DSP.

Il semble cependant que des considérations éthiques devraient encourager les pouvoirs publics à considérer avec circonspection cette marchandisation d’informations personnelles dans la mesure où elles sont relatives à un service essentiel qui fait par nature de l’utilisateur un client captif de ce service et s’assurer que les règles qui s’appliquent quant au recueil de l’accord des personnes concernées soient scrupuleusement respectées.

La mission ne peut que suggérer à ce stade qu’une réflexion soit conduite à ce propos et que les expérimentations soient encouragées pour permettre une approche plus concrète de ces questions et de l’apport économique réel de ces nouvelles activités. »

(87) Voir notamment à ce propos la conclusion de « Innover dans les services publics locaux de l’environnement », ouvrage collectif, ASTEE, 2014.

Source : « Eau, à quel prix ? », CGEDD-IGA, mai 2016, page 101/561.

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2016-06-17
REMOUS
par Marc Laimé, vendredi 17 juin 2016 @ 20:52

La récente crue qui a affecté le Centre et l’Ile-de-France a révélé que villages et petites villes avaient été massivement affectées par des crues exceptionnelles, davantage que les grandes agglomérations. En février dernier une sénatrice s’était inquiétée auprès de la ministre de l’Environnement du fait que la majorité des territoires à risque d’inondation important (TRI) abritaient surtout une population à forte densité urbaine. La réponse qui vient de lui être faite éclaire cet autre aspect de la prévention des inondations.

La question écrite n° 19891 de Mme Brigitte Micouleau (Haute-Garonne - Les Républicains) publiée dans le JO Sénat du 04/02/2016 - page 391 :

« Mme Brigitte Micouleau attire l’attention de Mme la ministre de l’écologie, du développement durable et de l’énergie sur la prévention des inondations en zone rurale.

Sur la base de l’évaluation préliminaire des risques d’inondation (EPRI) nationale et des EPRI de chaque district hydrographique, 122 territoires à risque d’inondation important (TRI) ont été arrêtés sur l’ensemble du territoire national.

Or, ces 122 TRI ont pour caractéristique commune d’abriter une grande densité de population urbaine.

Si l’on comprend aisément que ces territoires à forte densité de population nécessitent une attention toute particulière, on peut tout de même s’interroger sur le traitement réservé à des territoires ruraux, de plus faible densité de population, mais qui ont pourtant subi, dans un passé récent, d’importantes inondations.

Aussi lui demande-t-elle de quelle manière, en complément des TRI, l’État envisage de développer une véritable politique nationale de prévention des inondations en secteur rural, et ce en allouant, notamment, des moyens financiers spécifiques pour ces territoires. »

La réponse du Ministère de l’environnement, de l’énergie et de la mer, chargé des relations internationales sur le climat, publiée dans le JO Sénat du 02/06/2016 - page 2376 :

« La directive européenne relative à l’évaluation et à la gestion des risques d’inondation, transposée en droit français par la loi du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l’environnement, vise à réduire les conséquences négatives des inondations sur la santé humaine, l’environnement, le patrimoine culturel et l’activité économique, dans un objectif de compétitivité, d’attractivité et d’aménagement durable des territoires exposés aux inondations.

Dans le cadre de la nouvelle politique nationale de gestion des risques d’inondation impulsé par la directive inondation, le travail effectué au sein de la commission mixte inondation (CMI) a permis d’élaborer une stratégie nationale de gestion des risques d’inondation (SNGRI) arrêtée le 7 octobre 2014 par les ministres de l’environnement, de l’intérieur, de l’agriculture et du logement.

Cette stratégie couvre l’ensemble des territoires français : urbains et ruraux, littoraux et de montagne, métropolitain et ultramarins.

Elle fixe trois grands objectifs prioritaires :

- augmenter la sécurité des populations exposées ;

- stabiliser à court terme, et réduire à moyen terme, le coût des dommages liés aux inondations ;

- réduire fortement le délai de retour à la normale des territoires sinistrés.

Dans chacun des 13 districts hydrographiques (grands bassins) un plan de gestion des risques d’inondation (PGRI), cœur de la mise en œuvre de la directive, a été arrêté et publié au journal officiel le 22 décembre 2015 par le préfet coordonnateur de bassin.

Ils sont issus d’une concertation associant l’ensemble des parties prenantes et d’une consultation du public commune avec le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE).

Ce plan décline la stratégie nationale et fixe les objectifs et dispositions pour le district en matière de gestion des inondations.

La réglementation impose la déclinaison des PGRI au travers de stratégies locales seulement sur les 122 territoires à risque important d’inondation (TRI) sélectionnés à l’automne 2012 sur la base des évaluations préliminaires des risques d’inondation (EPRI) réalisées fin 2011 sur chaque district.

Si la France a pris des engagements européens uniquement sur ces 122 territoires prioritaires, la réglementation en matière de gestion des inondations s’applique néanmoins à l’ensemble du territoire national : tous les documents d’urbanisme, toutes les décisions administratives dans le domaine de l’eau, ainsi que les plans de prévention des risques d’inondation des communes en TRI, comme hors TRI, doivent être compatibles avec le PGRI de leur district.

Si l’appel à projets pour des programmes d’actions de prévention des inondations (PAPI) reste l’outil contractuel privilégié de mise en œuvre des stratégies locales, il reste ouvert à l’ensemble des collectivités en TRI comme hors TRI, qu’elles soient urbaines ou rurales.

Ce dispositif s’inscrit pleinement dans le cadre du principe de solidarité fixé par la SNGRI.

En effet, l’appel à projet PAPI promeut un travail à l’échelle du bassin ou du sous-bassin versant dans le cadre de solidarités amont-aval et urbain-rural.

L’outil opérationnel que constitue le plan de prévention des risques naturels (PPRN) concerne également l’ensemble du territoire national.

Ainsi, cet outil de niveau local porté par l’État, le plus adapté pour prévenir l’augmentation des enjeux en zone à risque, peut s’inscrire dans le cadre d’une stratégie locale ou d’un PAPI, ou être prescrit à l’initiative du préfet sur des communes urbaines comme rurales. »

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2016-06-16
FLUX
par Marc Laimé, jeudi 16 juin 2016 @ 11:28

Le directeur du Syndicat mixte du bassin versant de la Bièvre (SMBVB), Sylvain Rotillon, prône une nouvelle approche des rivières, car « la magie de travailler près de l’eau meurt petit à petit »…

« Le temps est venu de réenchanter nos rivières. Nous sortons difficilement d’une longue époque qui ne voyait dans ce chemin d’eau qu’une façon de nous laver de notre crasse collective, qu’un objet à utiliser, à forger à notre main en le redressant, le confinant, l’enterrant car prenant toujours trop de place.

Longtemps l’appréhension d’une rivière n’a pas différé de celle d’un canal ou d’un tuyau. On faisait de l’hydraulique brutale, à la rivière de se plier à nos caprices. Les manuels servant à déformer nos ingénieurs ne faisaient pas la différence. Vision fonctionnelle, réductrice, c’était le progrès d’hier.

Rien de plus triste que ces cours d’eau qui finissaient par tous se ressembler, réduits à un chenal unique quand on daignait les laisser à l’air libre.

Huysmans, parlant de la Bièvre, nous dit que « d’inutiles ingénieurs l’ont enfermée dans un souterrain, casernée sous une voûte… »

Cette époque qui ne savait pas regarder une rivière pour elle-même nous a laissé en héritage une situation qui nous conduit régulièrement à la catastrophe.

Catastrophe insidieuse qui a appauvri la vie des rivières, quand le murmure des ondes est un signal universel qui évoque la vie.

Catastrophe immédiate quand la rivière détruit car nous occupons son lit sans ménagement.

Catastrophe culturelle lorsqu’elle a perdu toute charge symbolique et n’est plus un sujet artistique majeur.

Courbet aurait-il envie aujourd’hui de peindre la Loue ?

Le problème, c’est qu’on ne fait pas vraiment mieux aujourd’hui. On a quitté cette vision de pure hydraulique pour la remplacer par une approche tellement analytique qu’elle prolonge l’éloignement que nous avons vis-à-vis de la rivière.

Pire, le langage techno administratif la dénature totalement et finit par contaminer tous les discours autour du fleuve. On parle de masses d’eau, de continuité écologique, d’élément constitutif de la trame verte et bleue, de substances prioritaires…

L’approche analytique est poussée à l’extrême, faisant perdre toute personnalité à ces anciennes divinités gauloises qui faisaient lien avec leur terroir. On les vénérait et on les craignait, elles étaient vivantes.

On ne fait plus qu’évoquer leur état, comme la médecine moderne nous réduit parfois à un bilan sanguin, elles sont réduites à une liste de paramètres.

Pourtant on ne travaille pas par hasard sur les rivières. C’est un métier de vocation à l’origine. Les « techniciens de rivière », quelle vilaine appellation, sont des amoureux de leur cours d’eau, le connaissent intimement.

Mais le travail est devenu de plus en plus administratif, à base de tableaux de bords pour rapporter l’état de santé. Le lien qui était entretenu avec les riverains est de plus en plus lâche car il faut remplir des dossiers de subventions, piloter des bureaux d’études…

Loin du terrain, la passion s’estompe, la magie de travailler près de l’eau meurt petit à petit.

Comble de l’absurdité, pour donner des gages à une profession agricole en souffrance, on est en train de sacrifier des kilomètres de ce petit chevelu hydrographique, en tête de réseau.

Tels les théologiens orthodoxes lors du siège de Constantinople en train de discuter du sexe des anges, le pouvoir réglementaire débat de la nature des fossés ou des rivières. Au lieu de construire autour du fleuve, de s’en servir comme d’un lien, tout est fait pour qu’il soit conflit.

On a perdu la vue d’ensemble, celle qui donne du sens à l’action. On ne sait plus vivre avec ces objets désincarnés.

Devenu le territoire de l’expert, du technicien, le citoyen ne comprend plus quand il constate que la maîtrise échappe à ces derniers, que tout n’est pas sous contrôle comme le discours simplificateur cherche à le faire accroire.

Dans la Soupe au canard, Groucho Marx s’écrie « un enfant de 4 ans saurait le comprendre ce rapport ! Allez me chercher un enfant de 4 ans ! »

Un enfant de 4 ans sait ce que c’est qu’une rivière, allez chercher un enfant de 4 ans, lui sera capable de nous les faire redécouvrir, de les réenchanter. »

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2016-06-07
REMOUS
par Marc Laimé, mardi 7 juin 2016 @ 11:12

Nous ne combattons pas les inondations, nous les provoquons. Par inconscience, aveuglement, primat de la croissance à tout prix, appât du gain... Ce qui conduit au refus catégorique de remettre radicalement en cause des modèles de développement et d’aménagement du territoire qui rendent les désastres inévitables. Combien de temps encore, somnambules, allons-nous continuer à danser sur le volcan ?

La farandole des chiffres donne le tournis. En quelques jours à peine, 6,10 mètres de crue de la Seine enregistrée au zouave du Pont de l’Alma à Paris (pour 8,62 mètres en 1910), quatre morts, vingt-quatre blessés,1358 communes sinistrées dans 24 départements, chiffre arrêté le 16 juin (dont la moitié ne disposaient pas de Plans de prévention du risque inondation...), 25 000 personnes déplacées dans le Loiret, en Indre-et-Loire, dans l’Essonne, en Seine-et-Marne, qui ne retrouveront pas leur domicile ou leur outil de travail avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Des dégâts évalués à un milliard d’euros…

“Ce n’est rien, tu le sais bien, le temps passe, ce n’est rien…”

Quand la grande crue centennale frappera l’Ile-de-France (et bien au-delà...), ce seront 600 000 personnes déplacées, 100 000 logements affectés, 30 à 40 milliards de dégâts, un ou deux points de PIB de la France évaporés, et au moins trois ans avant de retrouver une situation “normale”.

Crue 1910

En 2013, sollicité par l’EPTB Les Grands Lacs de Seine, l’OCDE décrivait ainsi par le menu l’impact terrifiant du retour de la grande crue centennale de 1910.

Il y a trois mois, au début du mois de mars 2016, l’exercice “EU Sequana” a simulé la catastrophe. Etat, défense civile, armée, RATP, SNCF, entreprises, collectivités locales… ont feint d’activer le grand plan de sauvetageélaboré depuis des années.

On apprendra aussi que les deux sondes (les seules…), de surveillance automatique en place à la hauteur du pont d’Austerlitz sur la Seine, à Paris, ont été endommagées par des débris flottant à la surface du fleuve en crue, trois jours avant son pic, qui aura du coup été sous-estimé d’un bon demi-mètre jusqu’au jeudi 2 juin… Ainsi le 1er juin, en début d’après-midi, le Directeur des services techniques de l’EPTB Grands Lacs de Seine tenait des propos apaisants à l’antenne d’Europe 1, augurant d’un pic de crue qui n’excéderait pas 5,30 mètres...

Rendez-nous Albert Simon !

Or la question n’est plus de savoir si la crue centennale reviendra, mais quand. Ce pourrait être dès l’année prochaine, puisque “crue centennale” veut dire que le compteur du risque est remis à zéro chaque année. En vrai c’est pire, comme aujourd’hui les sols sont complètement saturés d’eau, pour l’année prochaine ce n’est plus une chance sur 100, mais sur 50...

Le 4 janvier 2016, la Préfecture de l’Ile-de-France diffusait un communiqué alarmiste. La Seine risquait d’être à sec à Paris à l’été 2016. L’EPTB des Grands Lacs de Seine a dès lors, dès janvier dernier, commencé à remplir, comme chaque hiver, mais plus précocement et plus intensivement encore, les quatre grands lacs-réservoirs construits dans l’après guerre très en amont, à l’est et au sud-est de Paris, sur la Seine, la Marne, l’Aube et l’Yonne.

Vases communicants

L’hiver, ils stockent jusqu’à 850 millions de m3 d’eau qui seront progressivement relâchés l’été pour soutenir l’étiage de la Seine. Ainsi pourra-t-elle assurer le refroidissement des centrales nucléaires, alimenter les industries et l’agriculture qui en dépendent tout au long de son cours, jusqu’à son estuaire dans la Manche. Pourvoir à la production d’eau potable. Permettre la navigation, le transport de matériaux dont dépend le BTP dans toute l’Ile-de-France, le tourisme…

Si la Seine n’avait plus d’eau l’été, ce serait une autre catastrophe qui menacerait.

Il entre aussi ici un froid calcul économique, comme l’a confié le 7 juin à l’hebdomadaire Le Point Marc Vincent, directeur des services techniques de l’EPTB Seine Grands Lacs :« On estime le coût de la crue actuelle autour d’un milliard d’euros. Or, la sécheresse enregistrée entre 1998 et 2003 s’est soldée par une note de 3 milliards d’euros. » La messe est dite. Entre une crue de fin de printemps rare et des sécheresses estivales de plus en plus fréquentes, le choix est vite fait.

Depuis des années pourtant tout le monde savait que ce fragile équilibre à la Shadock - pomper l’hiver, relâcher l’eau stockée dans les barrages-réservoirs l’été -, était menacé. Il repose sur une hypothèse qui vient de voler en éclats : celle de voir se poursuivre infiniment le cycle ancestral de la pluie l’hiver, puis du soleil l’été.

Il a suffi qu’il pleuve intensément, tout un mois de mai, plu comme jamais depuis 1860, foi de météorologue, pour que toutes les certitudes volent en éclats.

Ici un biais colossal. Toute la problématique inondation a été formalisée depuis un siècle par les ingénieurs-aménageurs, qui ont tranquillement oublié qu’avant 1910, si on remonte, dans le temps long, jusqu’au douzième siècle, on retrouve la trace d’innombrables événements pluvieux "hors norme" en mai et en juin...

Ainsi, une étude sur les risques futurs relatifs aux précipitations intenses et inondations, pilotée par Philippe Roudier, combine modélisation régionale du climat et modélisation hydrologique en Europe pour un scénario modeste de réchauffement global (+2 °C). Elle conclut à une forte augmentation de l’intensité des crues décennales ou centennales (voir la figure ci-dessous). Le signal s’avère très robuste : il est commun aux 11 modèles de climat et 3 modèles hydrologiques étudiés.

Changement de débit crues décennale et centennale

Encore a-t-on échappé au pire, çà personne ne l’a raconté. Il y a quatre ans, en plein été, le lac de Pannecière, l’un des quatre grands lacs réservoirs dont on a beaucoup parlé, était vide. Il avait été vidé pour être curé, un peu beaucoup réparés surtout ses équipements (en vrai gravement déglingués…), et consolidée sa digue. Comme les travaux n’ont pas été de tout repos, doux euphémisme, çà a traîné en longueur. D’ailleurs le barrage était toujours en travaux l’an dernier...

Incroyable coup de chance. C’était l’été il y quatre ans, ça aurait pu, aussi bien, être cet été. Les travaux auraient pareillement déconné, et donc impossible de le remettre en eau d’un jour à l’autre. On est donc passé tout près du vrai désastre. Complètement par hasard.

Fausses pistes et faux semblants

A l’image du paragraphe “Pannecière” ci-dessus, la semaine du grand frisson a été marquée par une séquence médiatico-politique parfaitement funambulesque.

Ainsi, concernant Pannecière, son éventuel chômage cette année n’aurait en vérité rien changé. Pannecière est un petit lac à vocation hydroélectrique, qui n’a été rattaché que par raccroc au système des trois grands lacs-réservoirs Aube, Seine et Marne écréteurs de crue.

Pannecière ne stocke ainsi que 80 millions de m3, les trois autres 800 000m3...

La catastrophe n’a dès lors été évitée que par un hasard… météorologique.

C’est sur l’Ile-de-France, le Centre et l’Est de Paris (la Seine-et-Marne), que la perturbation “anormale” s’est bloquée durant un peu plus d’une semaine.

Dans le même temps, plus à l’est, la région des trois grands lacs-réservoirs Aube, Seine et Marne était épargnée par la perturbation “hors norme”.

Si la perturbation s’était fixée plus à l’est, les trois lacs-barrages n’auraient rien écrêté puisqu’ils déjà archi-pleins, et l’Ile-de-France et le Centre auraient été ravagés…

(Noter aussi que le volume des précipitations (combien de millimètres de pluie au m2 en une heure) pendant la semaine maudite n’était pas extravagant par rapport, par exemple, aux phénomènes "cévenols" qui affectent le sud de la France. En clair le pire est encore à venir...)

Et maintenant ? Maintenant rien. Les quatre barrages-réservoirs édifiés en amont de Paris stockent donc 850 millions de m3 d’eau. Depuis 20 ans on projette d’en construire un cinquième en Seine-et-Marne, à La Bassée. Il coûterait au minimum 500 millions d’euros, et permettrait de stocker 50 millions de m3 supplémentaires. Depuis 20 ans toutes les autorités concernées, toutes, sous tous les gouvernements, s’écharpent et ne font rien. Au demeurant, s’il était construit, n’écréterait-il que quelques centimètres de crue. Dérisoire.

Tout juste vient-on de décider, après vingt ans de vaines palabres, de commencer à construire un petit “casier expérimental”. Les travaux pourraient débuter… en 2023.

Résumons. Les quatre barrages-réservoirs peuvent stocker, quand ils sont pleins à ras bord, comme aujourd’hui, un peu plus de 850 millions de m3 d’eau.

Le retour de la grande crue centennale ce seront 5 milliards de m3 d’eau qui dévasteront l’Ile-de-France, le Centre et une immense région en amont, à l’est de Paris.

En septembre 2015, s’en souvient-on, des inondations meurtrières ravageaient les Alpes-Maritimes, au bilan une vingtaine de morts, succèdant à celles ayant frappé le Gard, le Var, la Vendée (après Xynthia, 47 morts), la Bretagne l’hiver précédent, l’Hérault un mois plus tôt, témoignant d’une incapacité structurelle à prévenir des phénomènes qui vont se multiplier à l’horizon des prochaines années.

Un “aménagement” du territoire ravageur

A rebours du refrain fatalité-compassion qui a tout recouvert une semaine durant, force est de constater que tout cela est parfaitement prévisible, rançon de plus d’un demi-siècle de dévastation de la nature, rupture de ses équilibres et rythmes naturels, pratiques agricoles ravageuses, et surtout politiques d’aménagement du territoire et de l’urbanisme aux conséquences dévastatrices.

On nous répète à l’envi depuis des lustres que la France perd l’équivalent en terres agricoles de la surface d’un département tous les dix ans… On a vu se transformer le bocage, avec ses haies et ses canaux d’évacuation séparant les petites parcelles, en immenses étendues satisfaisant aux conditions d’agriculture intensive que souhaite l’industrie agro-alimentaire.

Il faudrait aussi d’urgence reboiser des pans de collines ou de montagnes pour arrêter les torrents d’eau et de boue qui les dévalent. Qui y songe ?

Pour le reste, remembrement, drainage, destruction des sols, disparition des zones humides, ont transformé les terres agricoles, celles des grandes exploitations désormais dominantes, en sols stériles qui ont perdu leur humus et les micro-organismes qui les font vivre. Des sols morts, endurcis, dans lesquels l’eau ne s’infiltre plus.

Et les rivières ? Hier des organismes vivants qui sortaient parfois de leur lit, noyant les champs alentours quand leur flux s’emballait, puis refluaient, allaient, venaient, zigzaguaient…

Ruisseaux, rivières et fleuves ont été chenalisés, bétonnés, enterrés.

Les zones humides ont été éradiquées.

Les champs d’expansion des crues viabilisés, aménagés, urbanisés…

Au final l’imperméabilisation des sols, partout à l’oeuvre, en milieu rural, où les sols qui accueillent des monocultures à haut rendement interdisent l’infiltration, comme en milieu urbain ou péri-urbain, où le ruissellement accompagne la bétonnisation générale des espaces, où s’édifient zones industrielles, centre commerciaux, lotissements, gares, autoroutes…, au détriment d’espaces verts, transformés en vitrines d’ambitions électorales adverses.

Ici l’angle mort, le nouveau mantra, "l’attractivité du territoire" et le "marketing territorial", le Nouveau Petit Livre Rouge de tout édile. Saint Länder priez pour nous ! A l’heure de la guerre économique de tous contre tous, un territoire c’est un ratio, de croissance, de développement, d’aménagement, d’urbanisation, de viabilisation, en un mot "d’attractivité" : "Laissez venir à moi les petites entreprises", non tant qu’à faire surtout les grosses, à qui l’on déroulera le tapis rouge. L’ultima ratio, sans limites...

Tiens, à propos d’autoroute, personne n’a songé à demander à Vinci pourquoi l’élargissement de l’A10 à six voies à hauteur d’Orléans, des travaux qui venaient tout juste de s’achever, ont transformé une autoroute flambant neuve en baignoire, avec 400 naufragés, automobilistes et camionneurs évacués par l’armée, mobilisée "sur zone" en désespoir de cause ?

Claude-Marie Vadrot casse le morceau dans Politis le 9 juin : "La portion de voie hors d’uage était construite sur une zone humide, et tout le monde le savait depuis longtemps..."

Car l’inondation ce n’est plus seulement, loin s’en faut, la rivière qui déborde, c’est aussi aujourd’hui le ruissellement, les remontées de nappes, des invasions invisibles.

L’eau qui ne peut s’infiltrer ruisselle et s’accumule si elle ne peut s’écouler normalement. Avant qu’un épisode météorologique hors normes ne finisse par faire des ravages, eux aussi « hors normes ».

Tout cela est connu, archi-connu. On en débat, on élabore des programmes, on aligne les promesses, toujours sans lendemain…

Et surtout le culte de l’aménagement perdure. Tout un éco-système prospère sur le désastre. L’Etat a depuis longtemps abandonné. Ses services sous-traitent tout à des bureaux d’étude tout puissants qui font la pluie et le beau temps. Elaborent les diagnostics, les font adopter par les collectivités, interviennent ensuite aux côtés des maitres d’oeuvre qui construisent inlassablement bassins de rétention qui déborderont et digues qui ne protégeront rien.

Dans le même temps, hélas, collectivités locales, élus, acteurs économiques, services de l’Etat, continuent à fermer les yeux sur la délivrance des autorisations de construire en zone inondable, car cela procure des rentrées d’argent aux communes, et constitue aussi le gage d’une réélection.

En dépit des discours officiels, on ne remet en cause qu’à la marge le bétonnage des villes qui imperméabilise le sol et empêche l’eau de s’infiltrer, en faisant la promotion outrancière de la « gestion alternative des eaux pluviales », et des carrières qu’elles promeuvent.

Mais des efforts considérables ont été faits pour prévenir les inondations, objectera-t-on.

Sur le papier c’est vrai. Sauf que la prévention du risque d’inondation à la française c’est un village Potemkine, de papier… Un amoncellement incompréhensible de programmes, plans, dispositifs de prévention, comme s’en sont rendu compte à l’automne 2015 les usagers de l’association Eau Secours 34, sise à Montpellier dans l’Hérault, qui ont tenté de décrire le monstre, en publiant une présentation de la gestion du risque d’inondation en France.

In fine, ce qui a surtout émergé au fil du temps c’est la "culture du risque pour éviter les dégâts", ce qui revient à dire qu’on ne changera rien aux pratiques qui sont à l’origine de l’aggravation du risque d’inondation, mais que l’on va tenter d’en limiter les effets dévastateurs.

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : Départements et communes touchées.

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : Départements et communes touchés

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : communes avec PPRI

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : Communes avec PPRI

Déni de la réalité, évitement, et bottage en touche vers la "résilience", ce qui ouvre la voie à la poursuite du retrait de l’Etat de ses missions régaliennes, au bénéfice d’une montée en puissance d’une logique purement assurantielle...

Ne restera alors plus qu’à "anticiper la gestion des déchets issus de catastrophes naturelles", et la boucle sera bouclée...

La mémoire et l’oubli

La France pêche aussi par sa grande faculté d’oubli, comme le rappelait le 4 juin dernier, dans une interview au Journal de l’environnement, Emmanuel Garnier, directeur de recherche CNRS au laboratoire LIENS de l’université de La Rochelle :

« Il est essentiel de retrouver la mémoire des inondations et des submersions, car la tempête Xynthia a révélé le même problème. Les autorités l’ont considérée comme un phénomène exceptionnel, alors qu’une submersion similaire s’était produite dans les années 1950.

Seulement, les élus préfèrent l’oublier pour construire et justifier leur manque de réaction. Le jour où l’aléa va se reproduire, ils vont pouvoir dire à nouveau qu’il s’agit d’un phénomène exceptionnel, mais que dorénavant ils l’envisageront. C’est typiquement français, et plus largement latin. Ils vont construire quelques digues, puis oublier de les entretenir…

Au Royaume-Uni, au contraire, les repères des crues sont maintenus et entretenus régulièrement. Les écoliers se rendent sur les lieux. Et après chaque nouvelle catastrophe de nouveaux sont créés ! En Allemagne, des poteaux de 2 à 3 mètres sont érigés dans les zones inondées. Ils rappellent les dates et l’intensité des inondations. Cela stoppe toute velléité d’urbanisation. »

Comment construire en zone inondable ?

Preuve s’il en était que l’aveuglement criminel s’accommode parfaitement de l’obscénité, depuis une dizaine d’années architectes et urbanistes ont développé un nouveau business promis à un avenir radieux, la “construction en zone inondable”, qui est même doté d’un prix de la “meilleure construction en zone inondable”, décerné en grand arroi par… Ségolène Royal !

Et comme le proclame le site spécialisé AMC-Archi le 9 juin : « C’est aux architectes, urbanistes et paysagistes de considérer le risque d’inondation comme un levier de renouvellement de la ville. »

« Les récentes crues ont déstabilisé le pays. Pourtant, les inondations représentent, en France, le premier risque naturel : un bâtiment sur quatre y serait exposé et plus de 20% de la population française vivrait en zone inondable. Des chiffres qui impressionnent, mais traduisent le simple fait que, de tout temps, les hommes se sont installés dans les vallées, près des rivières et des côtes. Des outils réglementaires et législatifs sont aujourd’hui à la disposition des élus et professionnels de l’aménagement et de la construction pour faire face aux inondations. Les plans de prévention des risques inondations (PPRI) comme les programmes d’action et de prévention contre les inondations (PAPI) sont autant de dispositifs pour mettre en place des stratégies de gestion de crise et de retour à la vie normale. Mais, au-delà des outils réglementaires, il est indéniable que la prévention des risques naturels procède avant tout de l’aménagement du territoire, du traitement du paysage, puis de la planification urbaine et, enfin, des techniques architecturales ou constructives. C’est aux architectes, urbanistes et paysagistes de considérer le risque d’inondation comme un levier de renouvellement de la ville. »

L’affaissement des services publics

Les épisodes récurrents d’inondations meurtrières s’inscrivent aussi dans le contexte plus large de l’affaissement général des politiques publiques, et des services qui les portent. Ainsi des ravages de la « Révision générale des politiques publiques » (RGPP), initiée en 2007 par François Fillon sous la présidence Sarkozy, poursuivie en 2012 par Jean-Marc Ayrault, sous l’appellation de « Modernisation de l’action publique » (MAP).

Lors du discours inaugural prononcé en introduction du séminaire co-organisé par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), et l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema) à Bron le 11 décembre 2004, Laurent Roy, alors directeur de l’eau et de la biodiversité au ministère de l’Ecologie, en donnait, involontairement sans doute, une saisissante illustration :

« (…) Dans les services déconcentrés, par exemple, il y avait des réflexes. J’étais en DDAF, j’étais en DIREN, on connaissait à l’époque, plutôt côté agriculture, les coordonnées de l’ingénieur Cemagref le plus proche. On l’appelait quand il y avait un pépin, c’était pareil côté DDE vis-à-vis du CETE. Les structures ont évolué au sein de l’administration déconcentrée de l’État avec des fusions dans des structures plus importantes, les DREAL, les DDT. Avec des connaissances probablement moins fines de tout le réseau d’appui qu’ils pouvaient mobiliser, et puis la refonte en profondeur de ce réseau d’appui avec la création du Cerema et avec l’évolution du Cemagref vers l’Irstea, beaucoup plus orienté recherche, donc probablement moins facilement présent sur le créneau du transfert. Il y a donc un énorme besoin en termes de transfert, d’authentification des capacités à mobiliser les résultats de la recherche et développement au service de l’action opérationnelle, ainsi qu’un besoin d’expertises qui se font de manière moins immédiates, moins évidentes, moins fluides.

(…)

Le contexte institutionnel a changé car (le législateur) a souhaité structurer la maîtrise d’ouvrage sur la question de l’entretien de ces milieux par la compétence Gemapi : gestion de l’eau et des milieux aquatiques et prévention des inondations qui figure dans la loi métropole promulguée en janvier de cette année (2014). Donc normalement il y a des maîtres d’ouvrages partout ; les communes et EPCI à fiscalité propre qui peuvent s’appuyer sur les EPAGE, anciens syndicats de rivières, établissement publics d’aménagement et de gestion des eaux. Encore faut-il avoir les techniques les plus adaptées à un bon fonctionnement des milieux aquatiques qui consiste d’abord à ne pas considérer les cours d’eau comme des tuyaux qui ont vocation à évacuer l’eau vers l’aval le plus vite possible mais bien comme des milieux vivants qui ont vocation à bien fonctionner. Cela est aussi un des sujets polémiques du moment. »

Les collectivités locales prises au piège

En 2014 la loi MAPTAM qui a créé les « Métropoles », l’un des trois volets de l’Acte 3 de la décentralisation, a créé une nouvelle compétence, la Gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations (GEMAPI). L’état s’est désengagé de ses missions régaliennes, confiant autoritairement le boulet de inondations, et de la gestion de 10 000 kilomètres de digues, aux collectivités. Un tremblement de terre.

Les élus et leurs associations sont vent debout contre ce transfert forcé, qui sera effectif dès le 1er janvier 2018, d’autant plus que pour financer ces nouvelles missions elles devront créer une « Aquataxe », à laquelle seront assujettis les 17 millions de Français menacés par un risque d’inondation. Une taxe d’un montant maximum de 40 euros par personne et par an, qui sera perçue avec les impôts locaux…

Ajouter à cela la poursuite de la baisse de dotations de l’Etat aux collectivités locales, à hauteur de 17 milliards d’euros jusqu’à 2020, en attendant le nouveau coup de bambou de « réduction des déficits » après 2017…

Qu’on y songe pourtant. Qui est monté au front pendant une semaine d’inondations ravageuses ? L’armée, la protection civile, les pompiers, l’état, et non la cohorte des futures « gemapistes », ces malheureuses collectivités locales totalement dépassées par l’ampleur du désastre à venir.

Les sirènes de la langue de bois

Cette semaine mémorable aura aussi été marquée par un sidérant black-out. Les célébrités du petit monde de l’eau français se sont vite passé le mot, grands mamamouchis comme politiques : silence radio, tous aux abris.

Quelques seconds couteaux ont été envoyés au front. Le scénario est désormais bien réglé, les éléments de langage multidiffusés :

“Déchaînement de la nature, réchauffement climatique, épisode cévenol, catastrophe sans précédent, compassion nationale, témoignages déchirants des rescapés, cellule de crise, déplacements officiels, indemnisation, résilience, programmes de prévention…”

En résumé, c’est la faute à pas de chance et on ne peut rien faire.

Quant à EELV, à FNE, à M. Hulot et autres stars estampillées “société civile” et COP 21 qui se battent atrocement (à la télé), pour sauver la planète et l’avenir des petits nenfants, pas une ligne, pas un mot. Vertigineux.

Apothéose avec l’ineffable Ségolène Royal, ministre de l’Environnement (ce qu’il en reste), dans ses oeuvres, demandant le 6 juin sur LCI : que « toutes les communes se dotent de sirènes ». « Lorsque les catastrophes arrivent la nuit, il faut prévenir beaucoup plus rapidement les habitants. Je vais écrire à toutes les communes qui sont en zone inondable (car) je veux absolument que toutes les mairies soient équipées d’alertes sonores. Cela peut être les cloches des églises ou une sirène. » Il existe certes des applications efficaces sur les smartphones, a reconnu la ministre, mais tout le monde n’a pas de téléphone portable ». Il faut donc « en revenir aux bonnes vieilles méthodes ».

(Nous allons écrire à Mme Royal qu’elle a oublié les sourds, c’est pas politiquement correct du tout, ça. D’ici à ce que Barbara Pompili balance un tweeto vengeur, qui lui vaudra d’être renvoyée à ses chères études...).

Après les cloches et les sirènes, les satellites, la 3D et les jeux video…

L’après crise c’est Grand Guignol à tous les étages. Le Cerema (un garage à la campagne où l’on a fourgué les débris de l’ingénierie publique qui ne pouvaient pas encore être collés en retraite), se dépêche de clamer qu’il "appuie le Ministère pour activer le système de surveillance des inondations par satellite".

Européens les satellites, ça fait plus mieux.

Selon la formule grinçante de Marx, « l’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce. »

La direction de la prévention et des risques (DPNR) du ministère de l’Environnement (ce qu’il en reste) a mis en ligne le 7 juin une Note datée du 31 mai 2016, qui précise aux collectivités la marche à suivre pour mettre en œuvre des actions de formation et de sensibilisation aux risques d’inondation sur les territoires à risques importants (TRI). Dans le cadre de la stratégie nationale de gestion des risques d’inondation (SNGRI), 122 territoires ont été identifiés par arrêté, parmi lesquels figurent précisément l’Ile-de-France, la vallée de la Loire et du Cher ou encore Rouen. Au total, environ 2500 communes et leurs 11 millions d’habitants "représentent les principaux enjeux exposés aux risques d’inondation et de submersion marine".

Une aide financière plafonnée à 20 000 euros sera attribuée, "à chaque TRI ou groupes de TRI pour organiser une action forte de sensibilisation des populations en 2016, à la période la plus appropriée par rapport au contexte local et en lien éventuellement avec la journée internationale de prévention des catastrophes fixée par les Nations unies au 13 octobre 2016". Les thèmes abordés devront notamment permettre à chaque habitant "d’évaluer sa propre vulnérabilité et celle de ses biens, adapter son habitat afin d’en réduire les conséquences dommageables, se préparer en cas d’évacuation ou se former aux comportements qui sauvent".

Les types d’actions proposées pourront être, par exemple, "des ateliers avec les jeunes, des expositions, des serious games, des animations avec mise en situation, des représentations en 3D des phénomènes, des portes ouvertes dans les collèges avec présentation de leur plan particulier de mise en sûreté, des exercices associant et responsabilisant la population…".

(On respire, Les Petits Débrouillards, qui menaçaient faillite, sont sauvés, et Ghislaine Hierso avec...)

"Plouf 75"

(…)

Un bilan de ces actions sera effectué fin 2016 "afin de valoriser les plus exemplaires et reproductibles dans l’élaboration des programmes d’action de prévention des inondations Papi à venir".

Des somnambules…

Lire aussi :

- Le Chêne ou le Roseau, quelle stratégie du risque d’inondation en France, Sylvain Rode, Cybergeo, 2012.

- Seine, une crue 2016 demi-millénaire

Les Crises.

- La digue ne réduit pas le risque, elle le déplace.

Frédéric Bonnet, Libération, 28 juin 2016.

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FIGURES
par Marc Laimé, mardi 7 juin 2016 @ 07:25

Eaux glacées republie plusieurs des portraits d’une vingtaine de professionnels de l’eau, que nous avions réalisés en 2004 pour le Festival de l’OH ! créé par le Conseil général du Val-de-Marne. Nous les avions accompagnés une journée durant dans leurs activités.

Une journée avec José Laval, batelier.

Avec le concours de la Chambre nationale de la batellerie artisanale.

Il est 7h30, lundi matin, et tout le monde est déjà debout à bord de la péniche Freycinet qui est amarrée depuis la veille au soir sur le quai d’Ivry, à quelques centaines de mètres du périphérique.

Les 263 tonnes de graviers chargés vendredi à Changis à 5 kilomètres de Meaux vont être avalés par la centrale à béton qui fournit à jet continu les énormes camions qui vont ensuite alimenter tous les chantiers de la région parisienne.

En moins d’une heure et demie les cales sont vides. José Laval va les nettoyer avant de repartir tout-à-l’heure. L’opération doit être effectuée après chaque déchargement.

Dans le petit carré rutilant, orné de panneaux de bois vernis, son fils Joss émerge difficilement du sommeil. Après le petit-déjeuner sa maman, qui seconde son mari, va lui faire effectuer les cours par correspondance qu’il suit depuis qu’il a l’âge de la maternelle. Dans quelques mois, après sa grande soeur qui y est depuis trois ans, il va lui aussi entrer à l’internat. L’internat à 6 ans, et jusqu’à 18 ans, comme l’ont connu des générations de bateliers.

Même si à bord on découvre Home-cinéma, micro-ondes, machine à laver dernier cri, ordinateur, certaines traditions se perpétuent. Traditions ou obligations.

Ils ont acheté leur bateau, qu’ils ont appelé le "Rêve", en 1992. Pendant près de 10 ans ils ont travaillé à l’international. Strasbourg, Mulhouse, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande. Blé, orge, colza, luzerne, charbon, minerai, engrais, ferrochrome. Et aussi les "coils", ces énormes bobines de métal que les camions ont de la peine à transporter.

Et puis en 2001 la concurrence est devenue trop forte. Les affrètements qu’ils trouvaient de France vers l’étranger étaient corrects, mais au retour ils perdaient de l’argent. Et puis leur grande fille est née, il fallait penser au jour où elle irait à l’internat. Il n’y en a pas beaucoup.

Téléphone. C’est la femme du batelier qui décroche. Logique, son mari est dans la cale, et c’est elle qui gère tous les papiers qu’il faut fournir quand on est artisan. Confirmation de la prochaine destination. Ca peut changer très vite, en quelques heures.

Depuis qu’ils sont revenus en région parisienne, ils travaillent pour une entreprise qui leur garantit, par "contrat à temps" un certain niveau d’activités et de revenus à l’année. En échange il faut accepter d’être à disposition. Et donc de repartir tout-à-l’heure à Villiers, plus loin que Montereau, pour y charger cette fois du sable.

Opération délicate. Il faut venir à bord d’une barge qui est ancrée au milieu du fleuve par des cables. Comme le sable contient beaucoup d’eau il faut pomper en permanence. Et il faudra continuer à pomper une heure de temps en temps, une fois repartis, tout au long du trajet.

C’est ainsi 5 et parfois 6 jours sur 7. Juste le temps, le samedi matin, de descendre la voiture amarrée à l’arrière sur le pont, et de foncer chercher Manon à l’internat à 11h30. L’après-midi les courses. Le dimanche les devoirs, la lessive. L’entretien du bateau aussi...

Mais Joss, qui a bientôt six ans, a les yeux qui brillent quand son père le laisse un instant barrer le bateau qui file vers l’écluse à l’Anglais. Le gros moteur deux temps Général Electric ronronne à 1500 tours. A ce rythme là il consomme 23 à 25 litres de gasoil à l’heure. Joss connait déjà tout cela par coeur. Dommage que le soleil ne brille pas aujourd’hui. Sinon, au retour, c’était la fète dans la cale pendant des heures. Un gigantesque bac à sable, avec une petite piscine gonflable. Petit coin de paradis au fil de l’eau.

L’anecdote :

Les gouvernements qui se succèdent affirment à l’unisson vouloir relancer la navigation par voie fluviale, après avoir massivement opté pour la route. Outre l’abandon des canaux, les conditions de vie faites aux bateliers peuvent les conduire à abandonner le métier. Par tradition les enfants de bateliers poursuivaient leurs études dans des internats dès l’âge de 6 ans. Il en existe encore 5 en France. Celui de Salese, à 60 kilomètres au-dessus de Lyon, va fermer l’été prochain. Les batiments n’étaient plus aux normes et l’ensemble des acteurs concernés n’ont pas su mobiliser les financements nécessaires à leur réfection. De nombreux bateliers qui travaillent sur le Rhône risquent du coup à leur tour d’abandonner leur métier.

Les chiffres :

- 10 000 artisans bateliers travaillaient en 1950. Il reste moins de 1000 bateliers indépendants en 2003.

- La France transporte 4,7% de ses marchandises par voie d’eau, la Belgique 20%, l’Allemagne 25%, les Pays Bas 50%.

- Une péniche équipée d’un moteur de 430 chevaux, l’équivalent d’un moteur de camion, transporte 1250 tonnes de marchandises. Il faut plus de 40 camions pour transporter ce tonnage.

Pourquoi ?

La France possédait en 1847 le réseau fluvial le plus dense d’Europe, avec 13324 kilomètres de voies navigables, dont 9176 en rivières. En 2003 la navigation est quasiment abolie sur 4 des 5 canaux reliant Seine, Rhin et Rhône. Pour chiffrer la catastrophe il faudrait additionner les dégâts provoqués par les dizaines de milliers de camions qui sillonnent routes et autoroutes 24 heures sur 24. Compter les morts, les dizaines de milliers de kilomètres de bitume. Et ausculter le trou dans la couche d’ozone.

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2016-06-06
FIGURES
par Marc Laimé, lundi 6 juin 2016 @ 07:19

Eaux glacées republie plusieurs des portraits d’une vingtaine de professionnels de l’eau, que nous avions réalisés en 2004 pour le Festival de l’OH ! créé par le Conseil général du Val-de-Marne. Nous les avions accompagnés une journée durant dans leurs activités.

Une journée avec Marianne Durieux, Eclusière

Avec le concours du Service de la navigation de la Seine (SNS)

Depuis 3 ans qu’elle passe la moitié de ses journées juchée dans la spacieuse cabine recouverte de bois à 6 mètres au-dessus de l’écluse elle dit ne jamais s’y ennuyer.

Ils sont trois qui se succèdent là haut tous les jours de 7h00 à 19h00. Ensuite on peut encore passer l’écluse jusqu’à 20h00 moyennant une petite taxe. Mais la nuit le trafic s’arrête.

La moitié du temps de service seule dans la cabine, été comme hiver, face aux instruments de travail impeccablement alignés : ordinateur, radio, jumelles, pupitre de commande manuelle en cas de panne informatique.

L’autre moitié du temps à l’extérieur pour entretenir l’écluse et le barrage qui y est accolé, qui maintient un niveau d’eau suffisant sur le fleuve en amont. Et tout le terrain aux alentours qu’il faut tondre, nettoyer, entretenir.

Là haut le temps est comme hâché. Le silence et l’immobilité peuvent s’installer pendant une heure et d’un coup tout s’emballe. "Allo Créteil, ici le Westphalie avalant avec 92 tonnes d’agrégats. - Bonjour Westphalie, c’est bon je n’ai personne, je vous attends." C’est la radio VHF posée au milieu de la cabine qui donne le là. C’est par radio que les péniches s’annoncent, ou sont annoncées par les deux écluses en amont et en aval.

Si le bateau descend le fleuve il est "avalant", s’il le remonte il est "montant". C’est par radio que l’éclusière leur répond qu’ils peuvent s’approcher ou devront stationner quelques instants le temps qu’une autre péniche déjà engagée finisse de traverser l’écluse.

Ensuite, sur un petit moniteur video relié à une caméra fixée au sommet du barrage qui traverse les deux tiers de la Marne, on voit approcher le bateau qui est encore caché par un coude du fleuve 500 mètres plus haut.

Après la manoeuvre est automatique. Sur l’écran de l’ordinateur s’affiche le schéma de l’écluse. C’est en cliquant sur une souris que toutes les opérations vont se dérouler sans coup férir. L’ouverture des vantelles, l’entrée du bateau qui freine son avancée en faisant moteur arrière, la lente montée des eaux dans l’écluse fermée. Puis l’ouverture de l’autre côté et le départ. Un ballet bien huilé. Vite il faut noter sur un grand cahier l’identité et le chargement du bateau. Et reprendre la radio pour annoncer son arrivée au collègue de l’écluse en aval.

Parfois quelques échanges avec les mariniers par radio, le temps qu’il fait, les autres bateaux, des nouvelles de la famille quand on se connaît un peu.

Pour l’éclusière c’est naturel. Ses parents étaient mariniers. Avant c’est elle qui passait sur le bateau qui glisse maintenant sous ses pieds et s’éloigne dans la verdure en lâchant des ronds de fumée.

Mais elle retrouvera cet après-midi ce bord de l’eau qu’elle aurait bien du mal à abandonner. Après son collègue ce matin c’est à elle de passer à l’entretien de l’ouvrage. Ca permet de s’aérer un peu et de faire de l’exercice. Parfois trop quand il faut remonter de gros "flottants" qui viennent buter sur l’entrée de l’écluse, des troncs d’arbres, des planches... Chaque semaine il s’en remplit une benne qui est ensuite évacuée par la voirie.

Comme l’éclusière est cette fois "en bas", elle peut discuter 5 minutes avec le couple qui est à bord de la péniche que son collègue fait à son tour traverser l’écluse. Avant de repartir, philosophe, pour un tour de tondeuse : "On laisse propre pour celui qui arrivera après". Comme une devise qui aurait traversé le temps. Au fil de l’eau.

L’anecdote :

De la cabine qui surplombe l’écluse on voit très bien les deux rives du fleuve. Une après-midi l’attention de l’éclusière est attirée par les gesticulations d’un homme qui s’est juché sur le parapet du quai. Il a commencé à se déshabiller et profère des invectives indistinctes. Va-t-il se jeter à l’eau ? Que faire ? L’éclusière n’a pas le droit de quitter son poste. Après dix minutes au téléphone avec la gendarmerie qu’elle informait de l’évolution de la situation, elle poussa un ouf de soulagement en voyant trois uniformes s’emparer de l’énergumène avant que l’irréparable soit accompli...

Les chiffres :

- Les différentes écluses de la Seine et de la Marne voient passer de 10 à parfois 100 bateaux par jour.

- Après son entrée dans l’écluse un bateau doit attendre de 5 à 10 minutes, selon la taille de l’écluse, avant de la franchir et de pouvoir repartir.

- Les péniches et barges présentes sur la Seine et la Marne y transportent des cargaisons dont le poids varie de 100 à 2500 tonnes.

Pourquoi ?

L’éclusier de Simenon qui tournait à bras la manivelle de son écluse et discutait longuement avec les bateliers n’est plus qu’un lointain souvenir. Progrès aidant la gestion des ouvrages recourt de plus en plus aux technologies de pointe. On commence même à voir des écluses entièrement pilotées à distance à l’aide de caméras et d’outils informatiques. Mais ne prend-on pas des risques excessifs en se privant de l’oeil et de l’expérience de l’éclusier qui connaît son environnement sur le bout des doigts ?

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2016-06-05
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par Marc Laimé, dimanche 5 juin 2016 @ 08:04

Eaux glacées republie plusieurs des portraits d’une vingtaine de professionnels de l’eau, que nous avions réalisés en 2004 pour le Festival de l’OH ! créé par le Conseil général du Val-de-Marne. Nous les avions accompagnés une journée durant dans leurs activités.

Une journée avec William Koenig, Prévisionniste météo.

avec le concours de Météo-France

Trois jours par semaine, dès 5h45, il arrive à la station, au coeur du parc Montsouris, alors que la ville dort encore.

L’élaboration des prévisions météo commence par l’observation et l’analyse des images fournies par un bataillon de satellites en orbite géostationnaire. Toutes les demi-heures pour l’Europe, toutes les 10 minutes pour la France, ces images permettent de visualiser les dépressions et anti-dépressions.

Une fois identifiés, ces phénomènes qui décrivent l’état initial de l’atmosphère sont entrés dans de gigantesques ordinateurs, les plus puissants du monde, sur lesquels ont été modélisés des équations physiques extrêmement complexes. Les ordinateurs tournent et recrachent des prévisions à 12, 24, 36 et 48 heures. Et jusqu’à une semaine, mais là les prévisions deviennent aléatoires.

Tous les paramètres ont été pris en compte : pression atmosphérique, température, humidité, vent... Il est déjà 8 heures. Il faut enregistrer le premier bulletin météo du jour, à destination du grand public, qui sera diffusé par téléphone et par les radios.

L’heure tourne et il faut enchaîner très vite. Consulter les directives qui ont été émises par la direction régionale de Météo-France dont dépend l’Observatoire de Montsouris créé en 1872, les confronter aux observations faites sur place et se mettre d’accord car il peut y avoir des variations. Surtout pour les prévisions à 24 ou 48 heures. Vite, il faut aussi intégrer la troisième source d’informations qui alimentent la production permanente de prévisions. Cette fois ce sont les données fournies par les stations automatiques d’observation de Météo-France, implantées dans toute la région parisienne, reçues par télétransmission, qui vont être traitées à leur tour.

Bientôt neuf heures. Toutes les sources d’information ont été utilisées, les modèles tournent, s’affinent. C’est l’heure d’envoyer les bulletins spécifiques destinés aux clients qui sont abonnés à Météo-France. Essentiellement des entreprises de travaux publics, des mairies, les Directions de l’Equipement, parfois des agriculteurs.

Si le vent dépasse les 60 km/h, les grues des chantiers devront s’arrêter. Quand de fortes pluies sont attendues les réseaux d’égouts vont très vite être saturés par les eaux pluviales, il faudra les délester.

La fin de la matinée est consacrée aux prévisions à plus long terme, de J+2 à J+7. Il faut aussi réactualiser les prévisions du matin pour la journée et le lendemain, réenregistrer un nouveau bulletin, observer du coin de l’oeil l’évolution du ciel toutes les heures.

Après un rapide repas pris sur place, l’après midi ça continue, jusqu’à l’élaboration des bulletins de la nuit et du lendemain. On ajuste, on modifie sans cesse en rentrant toutes les nouvelles informations. Il faut aussi pouvoir répondre à un producteur de cinéma ou de télévision qui veut être certain qu’il pourra tourner en extérieurs le lendemain...

L’anecdote :

William Koenig avait 7 ans à la Pentecote 1987. Il était en vacances à Arcachon. Son père et ses amis participaient à une régate. En pleine course, alors que la journée était très chaude, la météo très calme et le ciel très bleu, un véritable "mur noir" apparut soudain. Une brutale ligne orageuse qui venait de Biarritz, et qui demeure encore 25 ans plus tard largement inexpliquée. En quelques dizaines de minutes plusieurs plaisanciers trouvèrent la mort. Il s’en souvient comme de sa plus grande peur d’enfant. C’est ce jour là qu’est née sa vocation pour la météo.

Les chiffres :

- 70% des dommages couverts par les assurances sont dus à des tempêtes.

- Les pertes économiques dues aux catastrophes naturelles doublent tous les 10 ans. Dans les 10 dernières années, le manque à gagner et les indemnisations dues aux catastrophes climatiques s’est monté à près de 1000 milliards de dollars. Ce chiffre pourrait dépasser les 1500 milliards de dollars dans les 10 prochaines années.

- L’été, au-delà de 24°, chaque degré supplémentaire dope la consommation de bière de 1,2% dans le Nord de la France et de 5,2% dans le Sud-Est.

Pourquoi ?

L’émission de gaz à effet de serre, et notamment de CO2, est fortement suspectée d’être à l’origine du réchauffement climatique sur terre. Conformément aux engagements pris lors du sommet de Kyoto en 1997, l’Union européenne veut réduire entre 2008 et 2012 ses émissions de CO2 de 8% par rapport à 1990. Cet engagement doit être testé à partir de 2005. Les entreprises doivent donc commencer à réduire leurs émissions. Mais la France semble opter pour une approche restrictive de la directive européenne. Seules 700 installations vont être concernées, alors qu’une interprétation raisonnable de la directive devrait conduire à réduire les émissions de 1100 installations industrielles.

Lire aussi :

L’ouragan de la Pentecôte 1987 (by courtesy Agnès Maillard, Le Monolecte) :

http://www.cristau-de-hauguerne.net...

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2016-06-04
FIGURES
par Marc Laimé, samedi 4 juin 2016 @ 08:01

Eaux glacées republie plusieurs des portraits d’une vingtaine de professionnels de l’eau, que nous avions réalisés en 2004 pour le Festival de l’OH ! créé par le Conseil général du Val-de-Marne. Nous les avions accompagnés une journée durant dans leurs activités.

Une journée avec Joël Decanter, Barragiste.

avec le concours des Grands Lacs de Seine (IIRBBS)

Peut-être y songe-t-il chaque matin à 8 heures quand il prend son service. Il pourrait d’un geste, en quelques heures, faire dangereusement monter le niveau de la Seine qui s’élancerait à l’assaut de la statue de pierre du zouave du Pont de l’Alma...

Mais à peine entré dans la cabine qui surplombe le barrage sur le fleuve, sa "bible" le ramène à la routine journalière.

Le "Règlement d’eau" ordonne les tâches qui s’enchaînent immuablement. Aujourd’hui trois ordinateurs l’aident à piloter les manoeuvres complexes qui régulent le cours du fleuve en période de crue, et soutiennent son débit quand la sécheresse menace.

Avant les barragistes devaient multiplier les relevés sur des dizaines de kilomètres. En apparence désormais c’est plus simple. En apparence seulement.

Car les rivières ont des réactions de plus en plus brutales. On les a aménagées, domestiquées, arasées, bétonnées. Les eaux y courent plus vite, plus brutalement. Alors il faut consulter les annonces de crues établies par les DDE, les croiser avec les statistiques patiemment réunies depuis des dizaines d’années par les grands Lacs de Seine. Ensuite s’amorce une délicate alchimie.

En hiver on détourne, grâce au barrage, des centaines de millions de m3 d’eau vers un gigantesque lac artificiel, le Der-Chantecoq. C’est aussi une base de loisirs qui accueille chaque année près d’un million d’estivants férus de sports nautiques.

L’été, le lac retournera à la Marne, par son canal de restitution, les masses d’eau qui alimenteront les cinq énormes usines qui fournissent de l’eau potable aux habitants de l’agglomération parisienne. Hauteurs d’eau, prévisions météo, pluviométrie, analyses de la qualité de l’eau..., tout est pris en compte et géré en temps réel par un puissant systême informatique.

Mais le regard du "maître des eaux" compte encore. D’un seul coup d’oeil il sait, à la teinte de l’eau, quel tour elle pourrait lui jouer... Et loin des courbes d’ordinateurs, l’essentiel du travail c’est encore le nettoyage de la rivière. Toutes sortes de débris arrivent au barrage, charriés par les eaux. Des arbres, des déchets plastiques, jusqu’à des cadavres d’animaux parfois. Alors il faut nettoyer, inlassablement.

Surveiller aussi les 77 kilomètres de digues de terre du lac-réservoir. Prévenir tout risque d’infiltration, de glissement de terrain. Faucher des hectares d’herbe. Avant de revenir au barrage, qui réclame lui aussi sa part d’attention. Surveiller ses vannes, ses serveurs électro-mécaniques, entretenir ses circuits électriques. Graisser, repeindre, faire des essais...

Si d’aventure la lassitude pointait, d’un saut de voiture, en route vers le paradis. Les lacs Seine, Aube et Marne, au coeur des étangs de la Champagne humide, ont été classés zone humide d’importance internationale. Des milliers d’oiseaux y ont élu domicile, dont de magnifiques grues cendrées.

Au fil de sa balade le barragiste rencontrera aussi les pêcheurs qui l’interrogent sur les bouleversements que va connaître le lac dans les prochaines semaines. Une pause bienvenue quand on vit avec l’idée que l’on est responsable de la sécurité des 50 000 habitants de la ville qui dort, à quelques kilomètres du barrage.

Anecdotes :

Ils ne se sont jamais vus. Ils habitent tout près les uns des autres. Deux ou trois kilomètres à vol d’oiseau. Depuis une bonne quinzaine d’années le barragiste reçoit plusieurs fois par an des coups de téléphone. Au bout du fil une vieille dame de Saint-Dizier, qui habite avec son mari au bord du fleuve, en ville. Elle lui demande à chaque fois si elle peut dormir tranquille, si elle ne sera pas inondée dans la nuit. Le grand maître des eaux la rassure, l’apaise. Il songe parfois à aller leur rendre visite...

Il y a une vingtaine d’années, une crue tardive de printemps surgit alors que le lac du Der était à son maximum. On pouvait encore le remplir durant quatre jours. Or chaque année une Foire de Pâques a lieu au bord de la rivière à Saint-Dizier. Le barragiste fonce sur les berges avertir les forains qui ne l’écoutent que d’une oreille. Les manèges tournent et ils ont d’autres soucis en tête... Le lendemain matin, manèges, camions, voitures et caravanes étaient sous l’eau. Le barragiste n’a pas osé s’approcher des rives inondées : "A coup sur j’aurais été lynché, comme l’est toujours le Cassandre que l’on n’a pas écouté..."

Les chiffres :

- Le lac du Der est l’un des 4 grands barrages-réservoirs édifiés en amont de Paris pour réguler les cours de la Seine et de la Marne. D’une superficie de 4800 hectares, il peut contenir jusqu’à 350 millions de m3 d’eau.

- En période de crue hivernale le cours de la Marne peut varier de 14m3/seconde à 340 m3/seconde en une quinzaine de jours.

- En septembre et en octobre, le débit de la Seine à Paris provient pour moitié, et parfois pour les 3/4, d’eau des grands Lacs.

Pourquoi ?

Grâce aux efforts conjugués des départements de Paris, des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, la création en 1969 de l’établissement public des Grands Lacs de Seine, avec ses quatre gigantesques barrages-réservoirs, a permis de protéger la région parisienne contre les inondations de la Seine et de la Marne, comme de garantir un débit suffisant aux deux fleuves en période de sécheresse. Il peut malgré tout arriver que certaines régions soient la proie des inondations. Pourquoi certaines municipalités continuent-elles à délivrer des permis de construire dans des zones inondables ?

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2016-06-02
REMOUS
par Marc Laimé, jeudi 2 juin 2016 @ 16:55

Le 4 janvier 2016 la préfecture de Paris et de l’Ile-de-France diffusait un communiqué alarmiste, reproduit ci-après. En raison « d’un état de remplissage inférieur aux niveaux théoriques » au 28 décembre 2015, et « si cette situation devait se prolonger, les lacs-réservoirs ne seraient pas en mesure de restituer suffisamment d’eau dans les cours d’eau à l’été 2016, entraînant des risques d’étiage sévère. » Autrement dit le 4 janvier dernier la Préfecture et l’EPTB Grands Lacs prévoyaient que la Seine serait à sec à l’été 2016… Le meilleur reste donc à venir quand la nouvelle Métropole du Grand Paris exercera (avec les Grands Lacs), la fameuse compétence GEMAPI le 1er janvier 2018…

« Les quatre lacs réservoirs (Lacs Marne, Aube, Seine et de Pannecière) exploités par l’Établissement public territorial de bassin (EPTB) Seine Grands Lacs assurent la double fonction de prévention des crues en hiver et de soutien à l’étiage en été pour la Seine.

Un état de remplissage inférieur aux niveaux théoriques

En raison du fort déficit de précipitations au mois de décembre, ces ouvrages présentent actuellement, au niveau du bassin amont de la Seine, des états de remplissage bien inférieurs aux niveaux théoriques. Au 28 décembre 2015, l’EPTB faisait ainsi état d’un déficit global de remplissage de 107 millions de mètres cubes, celui-ci pouvant atteindre près de 50 % pour certains ouvrages.

Si cette situation devait se prolonger, les lacs-réservoirs ne seraient pas en mesure de restituer suffisamment d’eau dans les cours d’eau à l’été 2016, entraînant des risques d’étiage sévère.

Le PM à Nemours 2 juin 2016

Le PM à Nemours, 2 juin 2016

Des mesures mise en œuvre par le préfet de région

Face à ce risque, Jean-François Carenco, préfet coordonnateur du bassin Seine Normandie, a donné formellement son accord à la préfète de l’Aube pour que des mesures particulières de gestion, proposées par l’EPTB Seine Grands Lacs sur le lac Seine, soient mises en œuvre.

Les prises en Seine pour accélérer le remplissage de ce lac seront ainsi progressivement augmentées, sans que le débit à la station de Pont-sur-Seine ne descende en-dessous du seuil d’alerte étiage. La direction de la centrale EDF de Nogent-sur-Seine, qui prélève en Seine pour refroidir ses installations, a fait part d’un avis favorable à cette mesure.

Tour Eiffel

Une analyse globale et des mesures complémentaires

De manière complémentaire, le préfet coordonnateur de bassin a demandé à l’EPTB Seine Grands Lacs de produire une analyse globale à l’échelle du bassin de la Seine et de proposer des mesures complémentaires pour les trois autres ouvrages (Lacs Marne, Aube et Pannecière) qu’il exploite. Elles devront permettre de résorber progressivement le retard de remplissage, et donc le risque d’étiage sévère lors de l’été 2016.

L’ensemble des autorités et des services de l’Etat maintiennent, en lien étroit avec l’EPTB Seine Grands Lacs, une vigilance forte sur l’évolution de la situation hydrologique.

Au regard de cette situation, le préfet de région appelle l’attention de tous pour préserver la ressource. »

Communiqué du 4 janvier 2016

Préfecture de Paris et d’Île-de-France

01 82 52 40 25 / pref-communication@paris.gouv.fr

Twitter : https://twitter.com/prefet75_IDF

Google + : https://plus.google.com/+Iledefranc...

Lire aussi :

- "Il n’y a aucune solution technique pour stopper une crue majeure à Paris" :

http://www.lemonde.fr/planete/artic...

Le Monde, 3 juin 2016

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