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Le deuxième laboratoire d’analyse des eaux français coulé par la concurrence

24 février 2011

par Marc Laimé - eauxglacees.com

IPL Santé environnement durable (IPL-SED), implanté à Lille, vient d’annoncer le licenciement de 133 de ses 313 salariés le 1er avril prochain. Une catastrophe et un scandale majeur. Car IPL-SED, qui a connu ces dernières années une véritable descente aux enfers, est l’un des trois laboratoires privés qui réalisent chaque année des millions d’analyses de la qualité de l’eau du robinet pour le compte du ministère de la Santé. Or c’est la mise en concurrence forcée qui a été imposée au début des années 2000 par le gouvernement français à ce service public qui est à l’origine d’un désastre qui soumet désormais le contrôle de la qualité sanitaire de l’eau potable à l’impératif de la rentabilité forcenée. A la clé, sur fond de constitution d’un monopole privé de contrôle de la qualité sanitaire de l’eau du robinet, qui échappe lui à tout contrôle de l’Etat, deux questions toutes simples : est-il légitime que trois multinationales détiennent un monopole écrasant sur le contrôle de la qualité des eaux destinées à la consommation humaine de 65 millions de Français ? Que de passerait-il en cas de crise sanitaire grave affectant la qualité de l’eau potable ?



Coïncidence, nous évoquions hier le monopole caché qui s’est constitué en l’espace de quelques années autour du contrôle de la qualité sanitaire des eaux destinées à la consommation humaine. L’annonce du plan social d’IPL-SED ravive hélas les inquiétudes que nous exprimions.

Il y a encore une dizaine d’années le ministère de la Santé, historiquement en charge pour l’Etat du contrôle de la qualité sanitaire des eaux destinées à la consommation humaine, par l’intermédiaire des DDASS, s’adressait à la centaine de laboratoires publics départementaux d’analyse, présents sur tout le territoire, qui dépendaient le plus souvent des Conseils généraux.

Avant même les interminables débats parlementaires qui finiront par accoucher de la Loi sur l’eau et les milieux aquatiques du 30 décembre 2006 (LEMA), les forcenés de la concurrence embusqués à Bercy décrètent que cette activité doit être soumise à la concurrence, signant l’agonie programmée des laboratoires publics départementaux.

Et de fait l’article 52 de la LEMA institue la mise en concurrence obligatoire, et donc la passation de marchés pour la réalisation des contrôles, obligatoires, de la qualité sanitaire des eaux destinées à la consommation humaine :

« 
I. - Le code de la santé publique est ainsi modifié :

1° L’article L. 1321-5 est ainsi rétabli :

« Art. L. 1321-5. - Le contrôle sanitaire des eaux destinées à la consommation humaine, qui relève de la compétence de l’Etat, comprend notamment des prélèvements et des analyses d’eau réalisés par les services du représentant de l’Etat dans le département ou un laboratoire agréé par le ministre chargé de la santé et choisi par le représentant de l’Etat dans le département.

« Celui-ci est chargé de l’organisation du contrôle sanitaire des eaux. Il passe à cet effet, avec un ou des laboratoires agréés, le marché nécessaire. Il est la personne responsable du marché.


« Le laboratoire agréé, titulaire du marché, est chargé de recouvrer les sommes relatives aux prélèvements et analyses du contrôle sanitaire des eaux auprès de la personne publique ou privée responsable de la production ou de la distribution d’eau. » ;

2° Le 1° de l’article L. 1322-13 est complété par les mots : « dans les conditions définies à l’article L. 1321-5 ».

II. - L’article L. 212-2-2 du code de l’environnement est complété par un alinéa ainsi rédigé :

« Les analyses des eaux et des sédiments nécessaires à la mise en oeuvre du programme de surveillance sont effectuées par des laboratoires agréés par le ministre chargé de l’environnement. »

Pour ce qui est de la transparence du secteur, un arrêté du 17 juillet 2007 imaginé par la Direction de l’eau du ministère de l’Ecologie, décrivait la nouvelle procédure d’homologation des laboratoires d’analyses par le biais d’internet...

Le hic c’est que trois ans après les demandes d’enregistrement, les dossiers, d’abord accessibles au public, ne le sont plus...

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Le décret instaurant l’agrément automatisé des laboratoires

Main basse sur l’analyse

Tapis dans l’ombre, plus pour très longtemps, trois mastodontes s’apprêtent dès lors à s’emparer d’un marché colossal.

Les circonstances vont les y aider considérablement.

« Depuis 2004 de nouvelles modalités de contrôle de la qualité de l’eau sont entrées en vigueur en remplacement des dispositions antérieures fixées dans le décret N° 89-3 du 3 janvier 1989 à la suite de la transposition dans le code de la santé publique de la directive européenne 98/83/CE (dite « Directive eau potable, actuellement en cours de révision). A cette occasion, la France a fait le choix de renforcer le contrôle sanitaire pour les Unités de distribution d’eau (UDI) desservant moins de 500 personnes (moins de 100 m3/jour), en allant au-delà des exigences de la directive selon le principe de subsidiarité. Par souci d’homogénéité du contrôle sur le territoire national, les fréquences minimales d’analyse ont été définies au niveau national », soulignait ainsi le rapport de la mission d’inspection commandée par les ministères de l’Ecologie, de l’Intérieur et de la Santé, associant l’Inspection générale de l’environnement (IGE), l’Inspection générale de l’administration (IGA) et l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), titré « Le coût du contrôle sanitaire de la qualité des eaux destinées à la consommation humaine », publié en septembre 2008.

Le bilan est limpide : en substance les normes se durcissent, des contrôles supplémentaires doivent désormais être effectués, DCE oblige, le coût de ces analyses grimpe en flèche, et pénalise les petites collectivités, il va falloir « rationaliser… »

Les laboratoires publics départementaux d’analyse n’ont pas été conçus pour affronter la concurrence, mais pour assurer un service public de proximité.

Et ils ne sont donc absolument pas outillés pour affronter les requins qui s’ébattent dans le joyeux bain de la « concurrence », maîtrisent parfaitement les procédures complexes de passation des marchés, et surtout appliquent les recettes d’airain du privé : rationalisation, marketing, compression des coûts, gains de productivité, économies d’échelle, développement à l’international, effort de RD…

Mais, revers de la médaille, et c’est là que pointe la dérive sur le plan de la santé publique, la rentabilité des analyses implique les techniques multirésidus avec des limites de quantification (LQ) plus élevées...

Et là la responsabilité de l’état, et de la DGS, qui "labellisent des labos agréés", est flagrante...

Témoignage d’un salarié du secteur :

« L’objectif premier d’un analyste est de trouver le résultat vrai et de l’annoncer quel qu’il soit. Le risque c’est la pression financière, c’est à dire une course au profit, via une course à la productivité prenant le dessus sur la qualité scientifique du résultat, avec tous les risques d’erreurs possibles.

On remplace les techniciens compétents par des travailleurs à la chaîne auxquels on demande de moins en moins de réfléchir et d’avoir l’esprit critique comme doit l’avoir un analyste avant tout scientifique.

Les laboratoires qui obtiennent les marchés respectent et doivent respecter les LQ des cahiers des charges du contrôle sanitaire ou des directives européennes. Ce n’est donc pas un souci théoriquement, et un laboratoire ne peut pas être agréé sans respecter ces LQ, LQ pour l’agrément qui doivent être revues de façon plus strictes encore prochainement.

Par contre les exigences européennes décidées en haut lieu par des personnes qui ne sont pas des analystes, ne tiennent absolument pas compte de l’état de l’art dans les laboratoires de routine.

Les méthodes et normes analytiques n’existent souvent pas et sont du ressort des laboratoires eux mêmes. Là réside un autre souci, celui de la validité des résultats, qui pourraient être remis en cause dans quelques années lorsqu’on saura réellement doser certains paramètres organiques, dans les eaux de surface et résiduaires. »

La mécanique infernale est dès lors enclenchée et tout va aller très vite.

Trois entreprises spécialisées vont conquérir l’essentiel du marché à une vitesse fulgurante, Carso, IPL LIlle, puis Eurofins, qui muent très vite en multinationales du contrôle et de l’analyse, dont les taux de croissance font les délices de la presse économique.

La course à l’abîme d’IPL Lille

Paradoxalement, c’est en voulant disputer le leadership à Carso qu’IPL Lille, fondation municipale qui n’a rien à voir avec l’Institut Pasteur de Paris, va en l’espace de quelques années, en se lançant dans une fuite en avant échevelée, émaillée de nombreux rachats,, accumuler les déboires jusqu’à l’annonce du plan social qui devrait intervenir le 1er avril prochain, au terme d’un parcours des plus cahotique.

Témoignage d’un salarié du secteur :

« Dès 2005 IPL Lille a joué la carte de la concurrence qui n’existait pas en 2000, en achetant des laboratoires privés comme publics pour contrer Carso. Cette course aux marchés s’est faite sur une baisse à outrance des tarifs, par des recours en justice face à des laboratoires publics qui ont du fermer etc... Ce faisant la direction d’IPL Lille s’est en fait tiré une balle dans le pied comme beaucoup d’autres laboratoires qui n’ont pas eu le choix de suivre. Eurofins arrive maintenant qu’il commence à y avoir des morts.

Les salariés d’IPL, de Carso ou d’Eurofins doivent aussi s’interroger sur les pratiques de leurs directions et se demander s’ils ne sont pas également responsables de cette situation. Tant que nous sommes dans le bon bateau nous laissons faire, quand notre bateau coule nous dénonçons. Ne devons nous pas dénoncer avant et ensemble ? ».

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Les clés de lecture de la crise d’IPL Lille

Carso finance ses projets d’acquisition

Carso… a donc affirmé son leadership sur le secteur, et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.

Dans son édition datée de février-mars 2011, le bimestriel spécialisé Hydroplus annoncera que « Carso finance ses projets d’acquisition : le groupe Carso, spécialisé dans l’analyse et la certification pour les domaines de l’environnement, de la sécurité alimentaire et de l’analyse génétique, doit recevoir 20 millions d’euros de la part du Fonds stratégique d’investissement (FSI) et 33 millions d’euros de la part du fonds de Private Equity Euromezzanine. Une partie de l’investissement se fera au travers d’une augmentation de capital destinée à financer la croissance organique et les projets d’acquisition de Carso. Le groupe Carso emploie 1400 personnes et dispose de laboratoires implantés en France et dans le reste de l’Europe (Belgique, Espagne, Grèce). »

Les milliardaires du CNRS...

La « success-story » d’Eurofins vaut, quant à elle, qu’on s’y arrête…

Car le troisième larron, dont l’essentiel du CA provient aujourd’hui de la pharmacie et de l’agroalimentaire, ambitionne, fort des déboires d’IPL Lille, de devenir le leader français dans le domaine de l’environnement et de la qualité des eaux.

Créé à Nantes en 1987, Eurofins Scientific est un laboratoire d’analyse spécialisé dans l’agroalimentaire, la pharmacie et l’environnement.

Gilles Martin créa Eurofins en rachetant à l’université de Nantes, les droits de propriété de la technologie SNIF-NMR, une méthode d’analyse mise au point et développée par ses parents, tous deux professeurs à l’université de Nantes.

Aujourd’hui, le Groupe compte 150 laboratoires dans le monde, emploie 8000 personnes et propose 40 000 méthodes analytiques à ses clients.

CA annuel, plus d’un milliard d’euros…

« Eurofins ne connaît pas la crise » titrait récemment Investir.

La famille Martin, qui détient 52,7% du capital, est domiciliée en Belgique. Elle est à la tête d’une solide fortune constituée en une vingtaine d’années grâce à Analytical Bioventures SCA, domiciliée au Luxembourg…

Côté laboratoires publics c’est l’hécatombe, plusieurs dizaines de labos ont été fermés ou rachetés dans les cinq dernières années.

Mais c’est tout le secteur de l’analyse, public et privé, qui pâtit de cette libéralisation à marches forcées.

Témoignage d’un salarié du secteur :

« La situation est aujourd’hui dramatique pour les laboratoires et leurs salariés, et c’est une chose dont on entend très peu parler. Comme pour les régies publiques de l’eau, on peut trouver aussi bien des municipalités ou départements ou autres, de gauche comme de droite, qui privatisent ou, au contraire, défendent leurs laboratoires. Il n’y a pas de règles mais des intérêts politiques, financiers, et parfois sans doute une réelle volonté de défendre un service public (mais qu’en reste-t-il ?)

Cette concurrence se fait surtout au détriment des salariés dont les conditions de travail se dégradent très vite, avec une évolution des laboratoires en usine à production de résultats d’analyses, un travail en équipe, de nuit, parfois en 3x8, et le week end, avec annualisation du temps de travail, etc... et plans sociaux parfois, quand la situation se dégrade comme à IPL. »

Chronique d’une faillite annoncée

Dans un communiqué en date du 17 février 2011, l’intersyndicale de l’entreprise dresse un tableau accablant d’un désastre pourtant annoncé :

« Historiquement, l’Institut Pasteur de Lille, fondation municipale (dont le Président du Conseil d’Administration est Madame Martine Aubry), a toujours allié des activités de recherche fondamentale, de santé publique et d’analyses environnementales et alimentaires.

« Durant plusieurs années, les bénéfices des activités d’analyses ont financé la Recherche. Au milieu des années 2000, l’ouverture des marchés d’analyses à la concurrence engendre une baisse des prix, met tous les acteurs dans une situation économique difficile et accentue les difficultés endémiques de l’Institut Pasteur de Lille.

« Pourtant en 2007, Philippe Amouyel directeur général de l’Institut Pasteur de Lille et Olivier Baron directeur administratif et financier, avec le soutien plein et entier de son Conseil d’Administration, se lancent dans une politique de rachats de laboratoires d’analyses à travers la France (14 laboratoires sont acquis et regroupés sous l’enseigne IPL Santé et Développement durables.

« Une holding est créée : IPL INVEST, dirigée par Philippe Amouyel, auquel succède Gérard Leveque d’avril 2009 jusqu’à sa mise à pied et son licenciement en octobre 2010.

« A Lille, en 2009, la même direction, toujours avec le soutien du Conseil d’Administration décide pour des raisons fiscales qui n’avaient jamais posé de problèmes jusqu’alors, de filialiser les activités d’analyses de l’Institut Pasteur Lille.

« En Janvier 2010, IPL SED Nord (SAS) voit le jour, 350 personnes sont transférées de la fondation Institut Pasteur de Lille à IPL SED Nord.

« Les représentants du personnel se sont opposés à cette politique craignant pour l’emploi à terme.

« Début 2011, le directeur d’IPL SED Nord est licencié, après une mise à pied.

« En janvier 2011, Philippe Amouyel nomme un nouveau directeur d’IPL INVEST : Eric Diers, qui affiche sur son CV les fonctions de manager de crise (source Viadeo).

« En février 2011, un nouveau directeur général d’IPL SED Nord est nommé en la personne de Vincent Duvillier : « négociateur dans les situations les plus difficiles » (source Viadeo).

Aujourd’hui, soit 13 mois après la filialisation, c’est un plan de restructuration touchant 133 emplois sur 313 à ce jour qui est annoncé pour le mois de mars. »

Contacts :

Jean-Pierre Alexandre – Délégué de l’inter syndicale – 06 07 61 08 83

Carole Leconte : Secrétaire du CE – 06 83 02 37 90

Note Eaux glacées :

En fait M. Vincent Duvillier, le nouveau directeur d’IPL SED Nord, était auparavant le directeur de Beghin Meiji, producteur et distributeur d’ingrédients « high tech » en Europe pour l’alimentation humaine et animale. Et il était très embêté de devoir tant débourser, en tant qu’industriel, pour démontrer les bénéfices des produits distribués...

Il a ensuite oeuvré à l’Institut scientifique d’Hygiène et d’Analyse, filiale pour les analyses de laboratoire de la société du même nom (SSHA), association sans but lucratif créée en 1904 (un peu comme l’IPL).

La SSHA vient de se rapprocher d’ANADIAG, qui se présente ainsi sur son site : "Avec plus de 20 années d’expérience dans la compilation et de la diffusion de données expérimentales destinées à la mise au point de produits phytosanitaires pour la protection des plantes, nous proposons une gamme complète de services pour l’enregistrement des produits et substances chimiques."

Par ailleurs, pour ce qui concerne l’agro-alimentaire, le concurrent d’IPL Lille est Silliker, filiale de Mérieux Alliance.

Silliker, comme Eurofins sont déjà implantés en Chine.

C’est aussi un repreneur possible pour les activités agro d’IPL SED Nord.

La suite est dès lors aisément prévisible...

Marc Laimé - eauxglacees.com