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Un coup d’Etat

4 avril 2008

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Le Conseil de modernisation des politiques publiques tenu le 4 avril 2008 signe le renoncement à toute ambition de l’Etat et des acteurs publics dans le domaine de l’environnement. Sous couvert de modernisation et d’adaptation aux enjeux du changement climatique, l’offre privée incarne bien l’horizon indépassable de notre temps. Signe d’époque, cette ambition s’exprime sans détours.



En 5 pages la « Modernisation du ministère de l’Ecologie, de l’énergie, du développement durable et de l’aménagement du territoire » (MEEDDAT) décline allégrement l’abandon de deux siècles d’action publique : « (...) Le Meeddat doit constamment veiller à renforcer ses capacités d’expertise dans les domaines nouveaux ou en croissance (prévention des risques, expertise sur l’énergie, la biodiversité...) en utilisant les marges de manœuvre issues du redéploiement d’une partie des effectifs de l’activité « d’ingénierie concurrentielle », l’Etat n’ayant pas vocation à concurrencer l’offre privée (...)"

Considérable avancée conceptuelle ! Oublié le trop fameux "ni-ni". Désormais "l’Etat n’a pas vocation à concurrencer l’offre privée", ainsi parée de toutes les vertus. Ceci au moment même où la Grande Bretagne, entre mille autres exemples, découvre, effarée, que tous les grands projets d’infrastructure qui y ont été confiés au secteur privé, comme le nouveau terminal de l’aéroport d’Heathrow tournent au cauchemar : malfaçons, explosion des coûts...

Ite missa est. Les descendants du Comité des forges vont faire célébrer une messe solennelle à Notre Dame en l’honneur du chanoine de Latran, avec les picaillons que l’UIMM aura réussi à soustraire à la curiosité malvenue des classes dangereuses, jalouses de l’aisance que leur a procuré leur supériorité naturelle.

Sur le fond la RGPP, au-delà du service public de l’environnement, exprime la quintessence du véritable programme de l’actuel président de la République.

Une Contre révolution ultra-libérale qui s’affiche désormais sans fard.

Les choses sérieuses commençant, on notera l’absence de toute référence à Jaurès ou à Blum, comme l’abandon de toute geste ouvrièriste, qui détonneraient fortement dans les recommandations émises par les consultants mobilisés pour libéraliser "l’entreprise France"...

Aucune ironie ici. Ce sont des centaines de consultants de plusieurs cabinets d’audit internationaux, à la tâche depuis l’été 2007, qui établissent chaque semaine la "revue" des politiques publiques.

Comme à Grandange ou ailleurs, on dégraisse, on restructure. Mêmes causes, mêmes effets.

Et jamais les medias n’auront aussi piètrement joué leur rôle, répétant à l’unisson : "Le président a annoncé vendredi 166 mesures destinées à faire économiser 7 milliards d’euros d’ici 2011."

Le pire n’étant pas tant de reprendre à la lettre le discours de guerre de l’Elysée, que de confondre à dessein réforme de l’Etat (libéralisation et démantèlement du service public) avec un "plan de rigueur" dénoncé de longue date par le PS.

On attend avec impatience les enquêtes, ou contre-enquêtes, qui établiraient sans coup férir que les mesures annoncées aujourd’hui, loin de relever des habituels ajustements de la politique budgétaire, qu’un nouveau gouvernement peut toujours infléchir, participent d’un démantèlement structurel sans précédent du service public.

Economies ? Quel sera le coût réel pour les populations et les territoires les plus fragiles de la promotion de l’offre privée "que l’Etat n’a pas vocation à concurrencer" ?

Sauf à pouvoir s’offrir les services de l’offre privée, ils n’y auront plus accès. Le pire étant que des pans entiers de l’action publique ainsi démantelés, ne constituant pas des marchés rentables, ne seront même pas investis par l’offre privée.

La RGPP "continue d’avancer masquée", estime ainsi Force ouvrière. Sur un tel dossier, "qui concerne fondamentalement un choix de société, il est anormal que le débat n’ait pas lieu". Pour FO, "la RGPP est une remise en cause profonde des services publics républicains au travers d’externalisations et de privatisations qui, non seulement feront disparaître les services publics, mais finiront par coûter plus cher, non plus aux usagers, mais aux clients".

Territoires en déshérence, populations abandonnées à leur sort par la puissance publique, pareille attaque contre ce qui est au fondement du pacte social, qui fait de surcroît l’économie de tout débat parlementaire, relève du coup d’Etat.

Et le PS, ayant porté la LOLF sur les fonts baptismaux, n’y trouve rien à redire...

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La modernisation du MEEDDAT
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Le discours de M. Nicolas Sarkozy
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Rapport présenté par M. Éric Woerth, ministre du Budget.

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