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Le casse-tête de la gestion des eaux pluviales

10 septembre 2008

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Au rang des émollientes doxas de la période, toute emberlificotée de bons sentiments qui font, ô combien, bon ménage avec le féroce individualisme contemporain, on compte désormais des légions de bonnes âmes qui s’acharnent à clamer "urbi et orbi" que la récupération des eaux de pluie va (quasiment) sauver le genre humain ! Récupérons mes très chers frères et sœurs, récupérons vous dis-je, recyclons, retraitons, d’autant plus qu’un quarteron de députés UMP a eu l’amabilité de se battre becs et ongles pour favoriser, crédit d’impôt aidant, l’acquisition de toute la quincaillerie requise pour notre sacro-sainte récupération. Ou comment chloroformer le bon peuple d’insondables bêtâsseries qui cèlent l’invraisemblable boxon qui préside à la non-gestion foutraque d’eaux bien plus empoisonnantes qu’il n’y paraît de prime abord. Argumentaire en dix points, histoire de taquiner nos sympathiques camarades autarciques qui vont en avaler de travers leur décoction de tofu, estampillée CE-Eurobio trade-mark équitable...



 1. Avoir à l’esprit que le réseau d’assainissement s’est construit depuis un siècle dans le plus grand désordre, et n’a longtemps aucunement été considéré comme une priorité. Aujourd’hui les 250 000 km de tuyaux EU (eaux usées) constituent un maillage à la Prévert... Chacun a bidouillé son truc dans son coin, "au fil de l’eau".

 2. Du coup on se retrouve avec des interconnexions EU-EP (eaux pluviales), tout sauf rationnelles : on a quasiment toujours implanté des exutoires, collecteurs, puis bassins de rétention, pour répondre à des inondations récurrentes dans des sections ou sous-sections de bassins versants, inondations qui devenaient socialement et politiquement intenables.

 3. Même dans les rares cas où la problématique du pluvial a été prise en compte très tôt avec ses spécificités, exemple de la Seine-Saint-Denis, qu’est-ce qui se passe ? Dans un premier temps, années 70 et 80 dans ce cas de figure, le Département impose que toutes les constructions et aménagements à venir - pour ne pas excéder tel taux de rejet du pluvial dans le réseau EU existant (toujours maillé avec le "pur réseau EP" quand il existe) -, s’accompagnent de la construction de gigantesques bassins de rétention. Ce qui fut fait pour s’apercevoir dix ans plus tard que lesdits bassins, construits par les aménageurs, n’étaient pas entretenus, voire pire, l’emprise foncière ayant changé de mains, étaient inconnus des nouveaux propriétaires...

D’où la phase suivante, post-bassins de rétention : on retient en surface avant rejet en cas de fort orage dans des fossés inondables, chaussées du même acabit, et tous autres artifices, certains talentueux, aux fins d’éviter de saturer le réseau EU, et at least les STEP. D’où la publicité des pionniers en la matière qui revendiquent une "nouvelle culture urbaine" et nous incitent à nous extasier sur des chaussées drainantes, noues, et autres artefacts tout à fait compréhensibles pour le commun des mortels :-)

 4. Fort bien. Sauf que les exemples toujours cités de la Seine-Saint-Denis, de Douai ou Bordeaux étant fortement minoritaires, la situation qui prévaut quasiment partout est la suivante : celle d’une course poursuite éperdue entre les capacités nominales des réseaux EU et des STEP qui y sont associées, avant rejet des effluents plus ou moins épurés dans le milieu naturel, avec l’urbanisation et l’imperméabilisation forcenée qu’elle entraîne.

 5. Cette course poursuite est toujours perdue... Ici intégrer la dimension temps. Entre la décision de développer-modifier un réseau d’assainissement et la réalisation concrète du + tuyau + STEP, etc, il va s’écouler de 5 à 10 ans. (Ici la farce des hypothèses de crue : quinquennale, décennale, etc. En fait ça se fait "au doigt mouillé", eu égard aux budgets, à l’air du temps, à des arbitrages politiques, etc.). Entre temps l’urbanisation galope : bâtiments, routes, parkings, etc. Elle va toujours plus vite que l’anticipation, molle, de ce qu’elle va générer en termes de rejets d’EP. Et c’est ici que notre affaire devient intéressante. Si l’on en croit les diverses statistiques disponibles les EP seraient aujourd’hui de 5 à 10 fois plus polluées que les EU ! (Métaux lourds, hydrocarbures, traces de pesticides...)

 6. Résultat des courses : héritage historique de maillages EU-EP qui ont été bricolés au fil de l’eau + imperméabilisation galopante + récurrence avérée de phénomènes climatiques erratiques (des orages non prévisibles de plus en plus violents), le système est vite saturé. Réponse : on injecte autant de pluvial que possible dans les réseaux EU + STEP, mais comme on dépasse très vite les capacités nominales, on "déleste", c’est-à-dire qu’on rejette le flux EU + EP dans le milieu naturel sans traitement... Ce qui fait un peu désordre quand on y songe, et conduit une structure comme le Siaap, à titre de précaution, histoire de ne pas revivre le catastrophe de 1992 avec 200 tonnes de poissons morts dans la Seine, qui durent être évacués par l’armée, à implanter des dispositifs capables de rehausser artificiellement le taux d’oxygène dissous (dans la Seine) avant d’éviter cette issue fatale. Bref, du curatif-paillettes pour éviter de se coltiner les questions ennuyeuses.

 7. Dans le registre des questions ennuyeuses, ô combien, comment financer la construction de réseaux spécifiquement destinés à la gestion des EP ? Courteline bonjour ! La réglementation en vigueur ne permet pas, en principe, de ponctionner le budget annexe de l’eau et de l’assainissement pour le pluvial. Du coup on bricole. En général on établit une formule empirique selon laquelle, compte tenu de l’importance respective des réseaux EU et EP sur un territoire donné, le règlement d’assainissement va stipuler que le financement des EP est intégré dans le budget annexe par une participation du Budget général (du Dpt par ex.). La participation au fonctionnement du réseau EP s’établit donc forfaitairement par la détermination d’un ratio qui prend en compte le caractère (plus ou moins) unitaire du réseau. Et qui varie de 10% à 35% dans lesdites réglementations. Dit autrement, à l’échelle d’une facture d’eau, ça va représenter par exemple 2,50 euros par habitant et par an. Idem en matière d’investissement, mais là ça va être plus cher puisqu’on n’arrête pas de tirer du tuyau pour (mal) gérer le pluvial qui déborde de partout... A titre d’exemple, par rapport aux 2,50 de fonctionnement évoqués ci-dessus, ici ça va monter à 4,50 pour l’investissement... C’est pas fini. Une collectivité locale, par exemple un Département, va aussi financer le pluvial par un autre biais : la DDGI, Dotation départementale globale d’investissement, qui toujours dans notre cas de figure va représenter environ 4 euros par habitant et par an.

 8. Merci d’avoir suivi jusque là :-) En fait il faut assister à la gestion automatisée d’un grand réseau par temps d’orage pour comprendre vite comment ça marche : des flux soudains monstrueux qu’il faut évacuer ou retenir temporairement en tel ou tel lieu du réseau qui a été prévu pour. L’intérêt étant dès lors de comparer par exemple un pur modèle technique de rationalité (compte tenu de l’architecture globale du réseau, il serait rationnel de procéder à telle ou telle manoeuvre), à la réalité : comme les habitants de la zone Z ont déjà été inondés X fois depuis 5 ans, on va éviter à leur maire de subir une nouvelle avalanche de récriminations, et "délester", soit inonder le cas échéant des citoyens moins remuants...

 9. Alors, d’accord pour prendre en compte les fameuses technologies alternatives, mais peut-être d’abord regarder de plus près le fonctionnement quotidien des réseaux, et les témoignages d’inégalités sociales majeures qu’ils apportent. Ici je n’ai pas même évoqué une autre singularité de l’assainissement, à savoir que la réglementation prévoit, en théorie, que toute industrie qui rejette ses effluents pollués dans le réseau public ne peut le faire qu’avec autorisation et contrôle. Il s’avère extrêmement intéressant de regarder comment cette réglementation est respectée. D’un côté des rejets "invisibles", de l’autre taxes foncières et professionnelle et des emplois... Devinez de quel côté penche la balance...

 10. En forme de conclusion toute provisoire, l’assainissement c’est déjà plus de 50% de la facture d’eau, et son coût croît proportionnellement beaucoup plus vite que celui du poste eau potable. Il semble à l’évidence promis à un + 5% annuel sans problème dès lors que la Directive-cadre impose désormais ses exigences draconiennes sur fond de pollutions gravissimes des ressources brutes (qui vont elles aussi continuer à croître allégrement), compte tenu notamment des délais de latence avant identification des polluants (problématique des pollutions diffuses). Id est, comme à l’évidence le curatif l’emporte sur le préventif (allez voir si le Préfet de région de la Normandie va sanctionner les dizaines d’usines qui rejettent des métaux lourds dans l’estuaire de la Seine...), comme ladite DCE fait la part belle aux "zindicateurs de performances", les gestionnaires de réseaux vont devoir répondre à ces impératifs.

Et comme il faut toujours une chute, qui détient les solutions en matière de technologie et de monitoring ? Nos zamies les 3 Soeurs of course. Qui voient donc poindre à l’horizon toutes les promesses d’un (nouvel) avenir radieux. Et c’est ici qu’Allah est grand (copyright Vialatte) puisque la puissance publique s’avère en l’état dramatiquement impuissante à mutualiser ses savoir-faire en ce domaine quand ils existent...

PS : Considérer aussi qu’avec le retard considérable accumulé en matière de gestion des EP, qu’il suffit de croiser avec l’imperméabilisation croissante des sols, si la crue centennale est surtout un gimmick publicitaire (quoique ?), il est d’ores et déjà intéressant de fonder un pari sur le temps qu’il va falloir avant que ces problématiques impactent sérieusement l’ensemble des politiques publiques : à vue de nez dix ans et quelques milliards d’euros de dégâts.

PPS : La LEMA a institué, au terme d’une furieuse empoignade, une nouvelle taxe "optionnelle", destinée au financement de la gestion des eaux pluviales. Initiative bienvenue, sauf que l’usine à gaz qui en découle, ajoutée à la frilosité des élus qui vont devoir décider s’ils l’instituent ou non, nous conduit tout droit, dans un consensus unanime des acteurs "responsables", à la voir muer en taxe obligatoire, quand on aura douloureusement constaté que l’optionnel ne suffit pas. C’est tout le débat sur le "prix de l’eau", qui va du coup s’en trouver radicalement modifié...

Le dossier des eaux pluviales :

LEMA (9) : la taxe « eaux pluviales » rétablie en CMP !

Les eaux glacées du calcul égoïste, 19 décembre 2006

Un crédit d’impôt de 16 000 euros pour les équipements de récupération et de traitement des eaux pluviales

Les eaux glacées du calcul égoïste, 16 août 2007

Gestion de l’eau (4) : la tentation autarcique

Les eaux glacées du calcul égoïste, 6 mai 2008

Taxe pluvial : l’addition va être salée

Les eaux glacées du calcul égoïste, 5 juillet 2008

Récupération des eaux pluviales : geste responsable ou nouveau business ?

Les eaux glacées du calcul égoïste, 3 septembre 2008

Récupération des eaux de pluie : le débat

Les eaux glacées du calcul égoïste, 9 septembre 2008

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Marc Laimé - eauxglacees.com