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Pesticides : contamination massive de la population française et bras de fer européen

13 mai 2008

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Coup sur coup, deux études officielles viennent d’établir l’importance de l’exposition aux pesticides, notamment par voie alimentaire, mais aussi par le biais de l’air que nous respirons, y compris à domicile, de la population française. Effet Grenelle ? Alors que l’avant-projet de loi de programmation, dit « Grenelle 1 » doit être examiné avant l’été par le Parlement, ces publications interviennent à point nommé pour légitimer les timides mesures de réduction de l’usage des produits phytosanitaires envisagées par le gouvernement, qui suscitent déjà l’ire de la profession agricole et des fabricants de pesticides. Car dans le même temps la Commission européenne et le Parlement préparent l’adoption d’une réglementation infiniment plus drastique que les « incitations » aux bonnes pratiques envisagées par la France. Un contexte qui augure de nouveaux affrontements sur un sujet aussi sensible que les OGM. La nocivité de l’usage intensif des pesticides n’est pourtant plus à démontrer, comme le prouvait une série d’enquêtes accablantes réalisées dans le sud de l’Espagne en 2004 et 2005 par la Télévision suisse romande.



La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a rendu publics le 30 avril 2008 les résultats d’une étude conduite en 2006 qui établit que 6 % des fruits et légumes testés présentaient des teneurs en pesticides dépassant la limite maximale de résidus (LMR).

Seuls 55,6 % des 3500 échantillons de fruits et de légumes prélevés en 2006 par la DGCCRF ne contenaient pas de résidus de pesticides. Des teneurs inférieures à la LMR ont toutefois été détectées dans 38,4 % de ces échantillons.

Mais, pour les légumes, 6,3 % des échantillons sont non conformes, car excédant la LMR. "Les dépassements concernent essentiellement les poivrons et piments, les lentilles et les aubergines", précise la DGCCRF, qui indique que "les salades, les pommes de terre, les endives, les carottes et les tomates ont un taux de dépassement de la LMR inférieur à la moyenne".

Les pesticides sont nettement plus présents dans les fruits : 58,6 % des échantillons comportaient des résidus à des teneurs inférieures au maximum autorisé et 5,5 % étaient non conformes. "Les dépassements concernent essentiellement les fraises, les mandarines, les poires. Les oranges, les avocats et les pommes ont un taux de dépassement de la LMR inférieur à la moyenne", note la DGCCRF.

Le pourcentage de non-conformité a très légèrement diminué par rapport à l’année précédente, passant de 6,7 % à 6 %, mais les données de l’année 2004 indiquaient un taux de 3,9 %. Pour François Veillerette, président du Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF), ces chiffres "montrent l’urgence de mettre en application la mesure de réduction de l’usage des pesticides prise dans le cadre du Grenelle".

Les enfants massivement exposés

La seconde étude, présentée le mercredi 7 mai par l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), et qui a été réalisée avec l’Université Paris V, conclut que "les enfants franciliens sont exposés à des pesticides variés, dont certains interdits depuis plusieurs années, alors que leurs parents ne sont pas professionnellement exposés".

L’étude a évalué l’exposition aux pesticides de 130 enfants répartis dans l’Ile-de-France, 73 vivant en pavillon et 57 en appartement. Un total de 31 composés (insecticides, herbicides et fongicides) a été pris en compte et les prélèvements ont été effectués dans l’air, sur les poussières au sol et sur les mains des enfants. Les produits du métabolisme des insecticides ont aussi été recherchés dans les urines.

Au moins un produit de type pesticide se trouvait dans 94 % des logements : insecticide dans 93 % des cas, fongicide pour les plantes dans 30 % des cas et herbicide dans 32 %. Le lindane, un insecticide désormais interdit en France, était le pesticide le plus fréquemment retrouvé dans l’air (88 % des logements).

Le fait le plus marquant porte sur les pesticides organophosphorés : 70 % des enfants excrétaient au moins l’un des six métabolites urinaires des organophosphorés, alors que ceux-ci étaient détectés moins fréquemment dans l’environnement intérieur.

"Cela peut signifier qu’il existe une autre source d’exposition que celles que nous avons recherchées. Cela pourrait être la voie alimentaire, indique Olivier Blanchard, responsable de l’étude. Des prélèvements alimentaires seraient donc indispensables pour passer au stade des certitudes sur la voie alimentaire d’exposition aux pesticides."

Les projets du Grenelle

M. Jean-Louis Borloo présentait le 30 avril 2008 l’avant-projet de loi « Grenelle », sous forme d’une loi d’orientation (Grenelle I) comptant 47 articles, qui sera ensuite complété par deux autres textes d’application (Grenelle II) qui déclineront les modalités techniques et réglementaires des objectifs retenus, notamment pour ce qui concerne les transports et le bâtiment. Textes qui seront examinés par le parlement, une quinzaine de jours durant dès juillet 2008. Un Grenelle III concernant notamment l’agriculture et la gouvernance devant ensuite être soumis au parlement à l’automne.

L’ambition de la France en matière de réduction de l’usage de produits phytosanitaires peut sembler bien légère, au regard de ce que viennent d’établir les deux études mentionnées ci-dessus :

« Article 26 (agriculture durable) :

« La vocation première et prioritaire de l’agriculture est de répondre aux besoins alimentaires de la population, et ce de façon accentuée pour les décennies à venir... Il s’agit de concilier les impératifs de production quantitative, d’efficacité économique, de robustesse au changement climatique et de réalisme écologique ».

Objectifs agriculture biologique :

- 6% de la surface agricole utile en 2013, 20% en 2020.

- 15% de produits bio dans la restauration collective publique en 2010 et 20% en 2012. Part identique pour les produits saisonniers et de proximité.

- 50% des exploitations engagées dans une démarche de certification environnementale en 2012.

Doublement du crédit d’impôt agriculture biologique dès 2009.

Retrait du marché des substances phytopharmaceutiques les plus préoccupantes en fonction de leur substituabilité : 30 d’ici fin 2008 et 10 supplémentaires d’ici fin 2010.

Réduire de 50% à l’horizon 2012 les substances pour lesquelles il n’existe ni de produits et ni de pratiques de substitution.

Objectif global : réduire de moitié en 10 ans les usages de produits phytopharmaceutiques.

Lancement dès 2008 d’un programme pluriannuel de recherche appliquée et de formation. Réalisation d’un état des lieux de la santé des agriculteurs et des salariés agricoles. Adaptation du catalogue des semences aux variétés anciennes.

Mise en place dès 2009 d’un plan d’urgence « abeilles ».

Objectif : 30% des exploitations agricoles à très faible dépendance énergétique d’ici 2013.

Encadrement de la distribution et de l’application des phytosanitaires. Réorientation des programmes de recherche et des formations agricoles en faveur du développement des pratiques économes en intrants (produits chimiques, eau, énergie).

Le bras de fer européen

Titrée « Sauvons les pesticides ! », la rubrique « Confit de Canard » du Canard Enchaîné du 7 mai 2008, décrivait le lobbying intense auxquels se livrent actuellement les fabricants de pesticides et les représentants de la profession agricole pour tenter de faire obstacle aux mesures d’interdiction drastique que souhaitent adopter prochainement la Commission et le Parlement européen. A moins de trois mois de la présidence française de l’Union, le bras de fer est décidément bien engagé.

« L’heure est grave. Les fabricants de pesticides n’auront bientôt plus le droit de commercialiser des substances cancérigènes, neurotoxiques, génotoxiques ou immunotoxiques, celles qui vous flinguent le système immunitaire. Tout çà à cause de l’Europe. Pendant que Borloo amuse la galerie avec son Grenelle et la promesse de bannir d’ici à fin 2010 les 40 pesticides « les plus préoccupants », la Commission et le Parlement prennent le taureau par les cornes.

« Un prochain règlement européen va en effet interdire près de 80% des produits phytosanitaires actuellement en vente. Jusqu’à présent, pour homologuer un pesticide, on tenait compte à la fois de sa dangerosité et des quantités retrouvées dans l’assiette. Et ça faisait un niveau de risque « acceptable » pour le consommateur.

« Désormais, pour blackbouler un produit, il suffira qu’il soit estampillé dangereux pour l’homme. Résultat : 83% à 94% des insecticides seront bons à jeter à la poubelle. Idem pour 69 à 85% des fongicides, parmi lesquelles les produits favoris des céréaliers, et pour 55 à 81% des herbicides.

« Impensable pour l’industrie des phytosanitaires, qui veut sulfater le texte européen avant qu’il soit définitivement adopté (avec une application prévue dans deux ans).

« Il ne reste que quelques semaines pour sensibiliser les députés, se mobiliser », a prévenu le patron de l’UIPP, les fabricants français de pesticides. Avec un argument massue : « On nous annonce que le XXIème siècle sera celui des insectes. » Comprenez, le réchauffement climatique va multiplier doryphores, pyrales et autres ravageurs, qui vont becqueter à-tout-va les cultures.

Et l’UIPP de prédire aux agriculteurs un effondrement des rendements, de 34% pour le blé à 46% pour la patate. Il y a quinze jours, le lobby européen des fabricants de pesticides, celui des semenciers et la puissante Copa-Cogeca (40 000 coopératives agricoles) ont réuni, à Bruxelles, une centaine d’experts qui ont dit tout le mal qu’ils pensaient de la future réglementation.

« Nous avons besoin de produits de protection des plantes pour assurer une production suffisante de fruits de qualité », a ainsi martelé le président de la Fédération française des producteurs de fruits. Voilà qui est intéressant quand on sait qu’actuellement 40% des fruits cultivés dans l’Union européenne présentent des traces de pesticides, dont 3% au-delà des limites autorisées. Comme on dit, le consommateur compte pour des prunes ! »

Le cauchemar espagnol

En 2004 et 2005 la Télévision suisse romande a réalisé une série d’enquêtes accablantes sur la production intensive de légumes et de fruits sous serre dans la région d’Almeria dans le sud de l’Espagne.

Pillage des ressources en eau, usage immodéré de pesticides, exploitation odieuse d’une main d’œuvre féminine en provenance des ex-Pays de l’est, qui a massivement supplanté les dizaines de milliers d’ouvriers agricoles marocains qui les avaient précédé dans les dizaines de milliers d’hectares de cultures sous serre dont les productions inondent l’Europe entière, été comme hiver.

Des témoignages à méditer avant de se précipiter sur des fraises hors saison...

Lire aussi :

Pesticides et cancers, le test interdit

Basta mag, 6 mars 2008.

Marc Laimé - eauxglacees.com