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Sécheresse et irrigation : le scandale du Marais poitevin

4 avril 2008

par Marc Laimé - eauxglacees.com

M. le ministre d’Etat Jean-Louis Houdini (Mes dates !) présentait le 26 mars 2008 au Conseil des ministres une communication relative à la gestion de la rareté de l’eau et à la mise aux normes de l’assainissement. Quinze jours plus tôt les irrigants poitevins manifestaient brutalement contre les projets de restrictions visant à sauvegarder l’écosystème fragile du Marais poitevin, déjà ravagé par des pratiques agricoles catastrophiques. Alors que va s’ouvrir le 15 avril 2008 la « grande consultation nationale » sur le projet de révision des SDAGE*, le village Potemkine de l’environnement prend décidément eau de toute part.



Jean-Louis « Mes dates ! » déclarait donc à l’Elysée que « le début de l’hiver 2007-2008 est le plus sec des quatre dernières années : le cumul de pluviométrie depuis le 1er septembre 2007 est déficitaire sur la quasi-totalité du territoire métropolitain, le déficit atteignant 75 % dans certains départements du sud de la France. »

On s’en fout, le nouveau pôle de compétitivité septimanien du Cartel y pourvoira, à grand renfort de "gestion active". Nous y reviendrons.

L’analyse de la gestion de la ressource sur les dernières années a montré, selon la communiqué officiel, que le recours à des mesures de restriction au coup par coup chaque année n’est pas satisfaisant. Ces restrictions provoquent des pertes économiques pour les agriculteurs et les industriels, affectent l’image des collectivités territoriales et entraînent des nuisances pour les particuliers et l’environnement. Il est donc nécessaire de développer une gestion dynamique et économe de la ressource en eau.

Le comité opérationnel de mise en œuvre des propositions du « Grenelle de l’environnement » élabore donc actuellement des actions complémentaires pour une meilleure gestion de la ressource en eau.

Notre ami n’y va pas avec le dos de la cuiller, affirmant que :

- les collectivités territoriales peuvent économiser 700 millions de mètres cubes d’eau en ramenant de 25 % à 10 % les fuites des réseaux de distribution et en réutilisant les eaux traitées dans les espaces verts ;

(on croyait que ça servait justement à cela les fameuses « provisions pour renouvellement » empochées par milliards par nos amis du Cartel ! Au-delà il faudra aussi nous expliquer comment en réduisant drastiquement les volumes d’eau facturés, on va éviter de voir le montant de la facture exploser de façon astronomique...)

- les exploitants agricoles peuvent réduire de plusieurs centaines de millions de mètres cubes leur consommation d’eau en optimisant l’irrigation et en choisissant des cultures moins consommatrices ;

(ça, faudrait se transporter d’un coup d’aile (en compensant of course) et l’expliquer aux irrigants du marais poitevin, qui, comme on va le voir ont les portugaises "durablement" ensablées par les galettes de fioul de Total).

- les particuliers peuvent économiser 500 à 600 millions de mètres cubes d’eau par an en recourant à des équipements sanitaires et électroménagers économes et en modifiant leurs comportements, notamment en prenant des douches plutôt que des bains.

(on attend l’étude Nus-consulting-Ipsos-CIEau-FP2E, qui va proposer de taxer les propriétaires de baignoires, en commençant par le 16ème arrondissement de Paris et les Hauts-de-Seine, histoire de se montrer exemplaire. Je vais en parler à Geneviève Ferrone, la nouvelle Madame DD de Veolia qui nous promet une nouvelle extinction des dinosaures (que nous sommes) en 2030.

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1. Le développement durable pour les Nuls

Le Marais poitevin à vau-l’eau

Le 31 janvier 2008, la Cour de justice des communautés européennes signifiait à la France qu’elle encourrait une nouvelle condamnation pour avoir violé les engagements contractés au titre de la Directive européenne sur la qualité des eaux destinées à la consommation humaine dans les départements de la Charente-Maritime, des Deux-Sèvres et de la Vendée.

Depuis des années, rituellement, des arrêtés préfectoraux contingentent les prélèvements d’eau dans ces mêmes départements, où il pleut faiblement l’été et où la culture de maïs, très consommatrice d’eau, est épouvantablement développée.

Le 5 février 2008, une centaine d’irrigants bloquaient une réunion de la commission locale de l’eau (CLE) qui devait valider le projet de schéma d’aménagement et de gestion des eaux (Sage) de la rivière Vendée, l’un des trois Sage liés au Marais poitevin.

« Une deuxième réunion avait été prévue pour le 28 février, mais des irrigants ayant dit qu’ils allaient la bloquer aussi, les élus de la CLE l’ont annulée », précisait au Journal de l’environnement le 23 mars 2008 M. Jean-Marie Pellerin, président de la Coordination pour la défense du Marais poitevin.

En fait la technique des irrigants c’est de gagner du temps en ralentissant le rythme de la concertation. Avec les élections municipales, et donc le renouvellement des membres de la CLE, une année va encore être perdue dans la procédure d’adoption...

Trois jours plus tard, le 8 février 2008, un groupe d’agriculteurs protestait à nouveau devant les locaux de la DDAF de Niort contre les conclusions d’une expertise établissant que les prélèvements destinés à l’irrigation ne devraient pas excéder 30% des volumes actuellement consommés, dans la région du Marais poitevin.

L’étude en question ayant été diligentée par la Diren et le Brgm, elle était pourtant bien loin du brûlot écolo...

Le président de l’Association des irrigants des Deux-Sèvres, M. Philippe Charles, mettait en cause la méthode d’évaluation utilisée et faisait part d’imprécisions sur les éléments pris en compte comme la pluviométrie.

Avant de revendiquer la construction de réserves de substitution supplémentaires (les « bassines »), destinées à stocker l’eau pompée pendant l’hiver, puis à s’en servir pour irriguer l’été.

« Solution » approuvée par l’Etat, et même fortement promue par le même depuis l’adoption du plan « rareté-sécheresse » en 2004...

« L’objectif était de trouver un compromis entre économie et écologie », indiquait ainsi Albert Noireau, chargé de mission milieux humides-Marais poitevin à la Direction régionale de l’environnement (Diren) Poitou-Charentes, précisant que les projets de bassines doivent avoir « le moins d’impacts possible sur l’environnement. »

(On suggèrera à Houdini « Mes Dates » de promouvoir pareil zélote pour la prochaine distribution du Mérite agricole.)

A ce niveau d’insondable bêtise, on plaint les vaillants exposés à la bourrasque.

A l’égal du collectif Carg’eau, mobilisé depuis plusieurs années en Poitou-Charentes, Jacques Maret, agriculteur biologique en Charente-Maritime, souligne lui aussi, à juste titre que « le remplissage des bassines, même en hiver, se fait au détriment du niveau de la nappe phréatique, ce qui ne change donc en rien la quantité pompée dans la ressource ».

Avec l’association de protection de l’environnement AIE 17, il avait obtenu fin 2006 en référé suspension l’arrêt des travaux de 2 bassines car 5 pièces manquaient au dossier d’autorisation, y compris l’étude d’impact sur l’environnement.

Il estime que l’Etat a délibérément fermé les yeux sur ce dossier incomplet. « Avant de créer de la ressource, il faut évaluer les alternatives possibles, comme la modification des cultures.

Aider les irrigants à « désirriguer » coûterait moins cher que de construire ces réserves », souligne de son côté Jean-Marie Pellerin.

Jacques Maret précise qu’une bassine pour irriguer 50 à 70 hectares de maïs coûte environ 1 million d’euros, un investissement qui ne peut être rentable que si les financements publics sont élevés.

« C’est cher, mais quel est alors le prix d’un marais avec de l’eau ou celui d’une rivière coulant normalement l’été ? », s’interroge de son côté Albert Noireau.

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2. La décroissance pour les mêmes

Le coup de gueule de France Nature Environnement

Réputé conciliant le réseau de FNE voit pourtant rouge quand les projets de bassines fleurissent... Car ce sont plus de 100 projets de retenue pour maintenir la culture intensive du maïs en région Poitou-Charentes, dont 71 pour la seule Charente-Maritime, qui seraient à prévoir selon le rapport dit « Roussel » sur les bassins versants de la Sèvre niortaise et du Marais poitevin, à cheval sur Poitou-Charentes et Vendée.

« Alors que les ressources en eau se font de plus en plus rares et dégradées, les agriculteurs « déplacent le problème » en s’appropriant la ressource, et en mettant les milieux aquatiques à leur merci », s’insurgeait ainsi FNE en décembre 2007, dénonçant la multiplication anarchique de ces retenues qui ne servent qu’à conforter des pratiques nocives pour les milieux naturels.

Pour Bernard Rousseau, responsable des politiques eau à France Nature Environnement, « il est nécessaire de définir des dispositions réglementaires strictes de prélèvements en hiver et d’étudier l’impact des projets cumulés à l’échelle des bassins versants ».

Les irrigants demandent aujourd’hui à la société de régulariser une situation qui s’est mise en place dans les années 70 et 80, en dehors de toute concertation et sans que l’administration ait eu la possibilité de vérifier l’adéquation des volumes prélevés par rapport aux possibilités des milieux naturels. L’irrigation s’est développée sans évaluation des impacts cumulés et sans contrôle efficace de l’administration, comme le soulignait un rapport de l’ Inspection générale de l’environnement (IGE) en juin 2007.

Les réserves de substitution, réclamées avec véhémence par les agriculteurs, ne règlent en fait que la sécurisation de l’approvisionnement en eau pour l’irrigation, qu’elle contribuent à pérenniser.

Le déficit en eau est seulement déplacé dans la saison, précise France Nature Environnement, avec un pompage dans les cours d’eau et dans les nappes aquifères hors périodes de basses eaux, en substitution des prélèvements estivaux, sans réelles précautions pour respecter les crues utiles de l’hiver, et sans évaluation de l’effet cumulé des projets dans chaque bassin versant.

Par ailleurs, nous constatons tous les jours que la qualité des milieux et de l’eau, y compris celle servant à l’approvisionnement en eau potable, ne s’améliore pas : les retenues ne permettent que de maintenir une agriculture intensive gourmande en eau et en polluants (nitrates, pesticides…). Leur intérêt économique n’est avéré que du point de vue des agriculteurs, qui trouvent là la solution parfaite pour pérenniser leur activité.

En outre le financement de ces réserves d’intérêt privé est réalisé, à 70%, et parfois plus, par des fonds… publics. Mais tout le monde n’en profite pas : les céréaliers seront une nouvelle fois les mieux servis. Et si le projet ne profite qu’à une minorité des agriculteurs du bassin, cette minorité a néanmoins le soutien total et inconditionnel des élus locaux !

Pour FNE, il est impensable que les réserves de substitution soient présentées comme étant la solution exclusive aux problèmes de quantité d’eau, alors que la modification des assolements et la « désirrigation » sont au moins aussi efficaces, et ont l’avantage de préserver l’environnement.

La propagation de l’information subit manifestement des pertes en ligne...

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3. Appel à la repentance durable

Les dégâts collatéraux de la sécheresse

Ce désastre environnemental, le renoncement à toute politique cohérente sous la pression des lobbies, a aussi des effets inattendus. Ils vont peser de plus en plus fortement sur le prix de l’eau, et partant la facture qu’acquittent les usagers domestiques qui n’en peuvent mais, comme en témoignent ces deux informations récemment relatées par la presse.

Dans le Canard Enchaîné du mercredi 13 février 2008, Jean-Yves Viollier narrait ainsi cette édifiante histoire :

« Ilona et François se sont installés, il y a quelques années, à Saint-Germain-de-Lusignan, en Charente-Maritime. Le communiqué que vient de publier le syndicat local des eaux, le 25 janvier dernier, les laisse pantois : « Les particuliers ayant fait des efforts pour éviter les gaspillages, la consommation d’eau a diminué, ce qui a pour effet une baisse des revenus du syndicat et des rejets de boue stagnante, car moins évacués, qui provoquent un surcoût pour le traitement. Aussi le syndicat a-t-il décidé une augmentation du prix de l’eau et des abonnements. » Voilà les habitants de Saint-Germain-de-Lusignan prévenus : Grenelle de l’Environnement ou pas, pour payer moins, il faudra gaspiller plus ! »

Dans son édition datée des mois de février-mars 2008, Hydroplus consacre un dossier à la télérelève des compteurs d’eau, que le « magazine des professionnels de l’eau et de l’assainissement » pare évidemment de toutes les vertus.

Sophie Besrest, l’auteure du dossier, y consacre un encadré aux grands projets du département de la Vendée en matière de télérelève.

« Le syndicat intercommunal d’alimentation en eau potable Vendée Eau se lance dans un vaste programme de télérelève à l’échelle de son département. Avec 300 000 abonnés, la Vendée pourrait ainsi devenir pionnière en matière de télérelève. Les trois opérateurs privés prestataires de Vendée Eau (Saur en grande majorité) travaillent actuellement au changement des compteurs. Plusieurs dispositifs seront installés, les conclusions ne pouvant être tirées qu’après une ou deux années d’utilisation.

(...)

En Vendée, les pertes mises sur le compte des fuites d’eau chez les particuliers sont estimées à 400 000 m3 par an pour 34 millions distribués. Si le dispositif de télérelève est réalisé comme prévu, l’hypothèse de proposer une augmentation tarifaire en cas de sécheresse dans le but d’inciter les gens à consommer moins n’est pas écartée. »

Les particuliers, sur fond de réchauffement climatique, et de vogue du durable à toutes les sauces, non contents d’être culpabilisés, vont de plus en plus fortement subir le coût de la faillite avérée de la « gouvernance » d’un système qui va à vau-l’eau. Le comble étant que cette nouvelle dérive va apporter de nouveaux fastueux « relais de croissance » à Veolia, Suez et Saur...

* SDAGE : Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux. Né de la loi sur l’eau de 1992, le SDAGE fixe pour chaque bassin hydrographique les orientations fondamentales d’une gestion équilibrée de la ressource en eau dans l’intérêt général et dans le respect des principes de la loi sur l’eau. Ce document d’orientation s’impose aux décisions de l’Etat, des collectivités et établissements publics dans le domaine de l’eau notamment pour la délivrance des autorisations administratives (rejets...) ; les documents de planification en matière d’urbanisme doivent être compatibles avec les orientations fondamentales et les objectifs du SDAGE. Les SDAGE approuvés en 1996 devront être révisés afin d’intégrer les objectifs et les méthodes de la DCE. Ils incluront notamment le plan de gestion requis par la directive cadre.

(Source : Agence de l’eau Seine-Normandie).

Un enterrement durable

On lira avec un grand intérêt la relation par Ouest-France dans son édition du 4 avril 2008 de la dernière journée du congrès de la FNSEA à Nantes, lors de laquelle Messieurs Michel Barnier, ci-devant ministre de l’Agriculture et Jean-Michel Le Métayer, président de la FNSEA, ont durablement enterré le Grenelle de l’Environnement...

Pesticides, OGM, développement durable...

Lire aussi :

Le marais poitevin : de la responsabilité politique de l’Etat

Une tribune libre de Patrick Steyaert, chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique, publiée par Vivagora le 8 mars 2008.

Marc Laimé - eauxglacees.com