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Municipales et gestion de l’eau : l’étrange défaite (*)

31 mars 2008

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Plusieurs élus, figures emblématiques des luttes conduites pour une gestion publique de l’eau en France depuis une dizaine d’années, n’ont pas été reconduits à l’issue du second tour des élections municipales le 16 mars 2008. Au-delà de la tristesse ressentie en songeant à l’engagement dont ils ont témoigné, à Neufchâteau, Grenoble, Chatellerault ou Varages, les perspectives qui s’offrent désormais, sur fond de « socialisme municipal » triomphant, laissent malheureusement augurer d’une nouvelle offensive des tenants de la libéralisation des marchés de l’eau en France. Comme dans la région parisienne, où l’activisme gouvernemental autour du « Grand Paris » laisse déjà apparaître une démarche qui vise à circonvenir M. Bertrand Delanoë, qui a affirmé à maintes reprises durant la récente campagne électorale sa volonté de remunicipaliser la gestion de l’eau dans la capitale.



A Bordeaux, le triomphe de M. Alain Juppé laisse augurer d’une très consensuelle gestion de la CUB à l’avenir, une constante historique, hormis sur la question de l’eau et de l’assainissement, qui avait vu ces dernières années M. Alain Rousset, son challenger malheureux, remporter brillamment un bras de fer tout aussi historique avec la Lyonnaise des eaux. On peut donc s’inquiéter de voir la dynamique impulsée par Messieurs Rousset et Feltesse se diluer dans les inévitables arrangements qui signent une gestion « apaisée » des sujets qui fâchent.

(Et de fait, comme le souligne le quotidien Sud-Ouest, dans son édition du 1er avril 2008, "A la CUB l’eau devient tiède...)

A Chatellerault, dans la Vienne, au terme d’un feuilleton fertile en chausse-trapes, M. Joël Tondusson (PS), qui avait engagé une bagarre homérique contre la Générale des eaux (Veolia) depuis une dizaine d’années, a perdu son siège. En effet, après avoir annoncé qu’il renonçait aux municipales, M. Jean-Pierre Abelin (Nouveau Centre) s’était ravisé et fut bel et bien candidat. M. Philippe Rabit, dès lors en congé de l’UMP, se présentait également. Au final, cinq listes étaient proposées aux électeurs de Châtellerault, et encore trois au second tour, remporté in fine par M. Jean-Pierre Abelin. Membre d’un parti qui compte dans ses rangs M. André Santini, secrétaire d’Etat à la fonction publique, on n’imagine guère M. Abelin continuer à rompre des lances avec Veolia.

A Grenoble, PS et PC faisaient liste commune avec la droite : anciens adjoints de M. Carignon, lobby patronal, président des amis de M. Nicolas Sarkozy, Modem... Bien qu’ayant obtenu 22,5% des voix au second tour, les éluEs de la liste "Ecologie et solidarité en actes" sont désormais en minorité avec 6 éluEs. Les descendants de l’ADES, qui comptaient dans leurs rangs la figure historique de Raymond Avrillier, ne détiendront donc plus la présidence de la régie municipale des eaux et de la régie communautaire d’assainissement de Grenoble. Une page d’histoire s’achève, même si les éluEs écologistes, désormais minoritaires, entendent poursuivre leur engagement en faveur du service public de l’eau.

A Neufchâteau, dans les Vosges, Jacques Drapier, maire PS d’une ville devenue emblématique de la lutte pour une gestion publique de l’eau, a du s’incliner, de 40 voix, devant la liste conduite par M. Simon Leclerc (UMP).

A Varages, Michel Partage, à l’identique, a perdu sa mairie au profit d’une liste UMP.

Scénario identique à Tournon-sur-Rhône en Ardèche, ville qui avait également remunicipalisé la gestion de l’eau. Le premier adjoint sortant, M. Jean Faure, qui y défendait les couleurs de la gauche plurielle, y a été supplanté par le candidat UMP, M. Frédéric Sausset.

Du « socialisme municipal »

Qu’importe puisque le PS domine désormais sans partage les collectivités locales...

Si l’alternative à « l’étrange défaite » de l’UMP lors des élections cantonales et municipales de mars 2008 s’incarne dans la « bonne gestion » hautement revendiquée par M. Destot à Grenoble, M. Collomb à Lyon, M. Rebsamen à Dijon, qui y file le parfait amour avec la Lyonnaise des eaux, ou M. Jean-Marc Ayrault à Nantes, laboratoire d’une gestion efficace, apaisée et performante de la délégation de service public, l’avenir d’une gestion publique de l’eau ne passe en tout cas pas par un PS dont les grands féodaux oscillent entre le repli sur leurs baronnies et la tentation de s’ériger en acteurs incontournables d’une rénovation introuvable...

Soit dit en passant, sur la construction historique du fameux « socialisme municipal », qui renaît du caveau où l’on pouvait croire enfouie à jamais la SFIO, et sur le rôle du Conseil d’Etat en matière de gestion des services publics locaux on lira avec intérêt une note de recherche qui éclaire singulièrement la neutralité en la matière dudit Conseil d’Etat...

Plus largement, alors que le débat autour de la gestion de l’eau s’est désormais imposé dans l’espace public, sachant que la majorité des services publics locaux, et donc ceux de l’eau et de l’assainissement, sont désormais gérés en France par des intercommunalités, on consultera aussi l’analyse que le politologue Paul Alliès consacrait le 4 mars 2008, dans un "Rebonds" publié par le quotidien Libération, à ce qu’il qualifie de « Démocratie en trompe l’œil »...

La bataille de Paris

Dans ce contexte la tribune qu’a publié dans le quotidien Les Echos le 26 mars 2008 M. André Santini, député-maire (Nouveau Centre) d’Issy-les-Moulineaux, actuel secrétaire d’Etat à la Fonction publique du gouvernement de M. François Fillon, président du Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif), président du Comité de bassin Seine-Normandie, prend tout son sens.

La gestion du Sedif, le plus puissant syndicat des eaux français, est confiée sans discontinuer depuis 1923 à la Générale des eaux. Cette gestion est de plus en plus ouvertement contestée depuis plusieurs années par une minorité d’élus de gauche siégeant au Sedif.

Plusieurs d’entre eux viennent ainsi d’interpeller leurs 144 collègues, dans le contexte d’une procédure initiée par le Syndicat depuis l’été 2006, et qui doit conduire, à l’automne 2007, au choix d’une nouveau mode de gestion, l’actuel contrat venant à expiration le 31 décembre 2010.

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Le courrier adressé le 19 mars 2008 par 5 élus de gauche aux nouveaux maires de 144 communes d’Ile-de-France

Nous assistons à une véritable course de vitesse. Alors que le « pilote » de la consultation initiée par le Sedif vient d’être « rapatrié » à la Cour des Comptes par son président, M. Philippe Seguin, gaulliste historique qui s’était publiquement prononcé dans le courant des années 90, dans les colonnes du Monde, en faveur d’une nationalisation pure et simple de la Générale et de la Lyonnaise, M. André Santini contre-attaque en proposant rien moins que de mutualiser tous les moyens de production d’eau potable à l’échelle du basin parisien, dans le contexte des réflexions engagées autour du « Grand Paris »...

Titrée « Construisons l’avenir de l’eau du Grand Paris », cette tribune fera date.

Et nous renvoie à une histoire séculaire.

M. Delanoë veut bouter hors les murs de la capitale Veolia et Suez ?

Ayons à l’esprit que dès la moitié du XIXème siècle la conquête des grandes métropoles françaises par la Générale et la Lyonnaise a toujours emprunté un chemin immuable. A Lyon, Nantes, puis Paris, la conquête de la ville-centre a toujours été précédée de celle de sa banlieue.

L’histoire bégaie.

Voir aussi :

Partenariat-public-privé : danger immédiat

Gérard Borvon, S-Eau-S, 31 mars 2008.

Lire :

(*) L’Etrange défaite, Marc Bloch, Folio-Gallimard.

« Rien, précisément, ne trahit plus crûment la mollesse d’un gouvernement que sa capitulation devant les techniciens. »

(Le grand historien parlait des militaires. Si la guerre de l’eau est déclarée, l’adresse devrait faire réfléchir les politiques.)

Voir une note de lecture sur l’Etrange défaite

Marc Laimé - eauxglacees.com