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Quand le « Canard » canarde la continuité écologique

4 septembre 2020

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Il aura suffi d’une rencontre entre un journaliste du palmipède et un représentant de « nos amis des moulins » pour relancer la polémique, déjà rien moins qu’apaisée, entre les protagonistes d’un bras de fer qui empoisonne le petit monde de l’eau depuis des lustres, et ne semble donc pas à la veille de se tarir…



Faut-il « araser » les milliers d’obstacles et de moulins qui s’apposent à la « continuité écologique » des rivières, objectif phare de la mise en œuvre de la DCE, brandi depuis bientôt deux décennies par l’Etat et nombre de défenseurs de l’environnement, ou s’agit-il d’un subterfuge scandaleux qui vise à occulter l’absence d’action de l’Etat contre la pollution massive des eaux par l’agriculture ?

L’article signé par Alain Guédé dans le Canard Enchaîné le 19 août dernier a remis un copieux lot de pièces dans le bastringue, et c’est reparti pour un tour ! On attend la contre-attaque du groupe de travail dédié du Comité national de l’eau…

Le Canard Enchaîné, 19-08-20 -.

En attendant c’est FNE qui s’y est collé en adressant le poulet ci-après au Canard :

"Cher Canard,

Ton article titre "Les moulins à eau condamnés au naufrage", publié en page 4 et annoncé en couverture de de ton numéro du 19 août, a laissé nos associations de protection de l’environnement le bec pantois...

Cet article reprend en effet sans beaucoup le modifier l’argumentaire des lobbies des moulins privés contre lequel nous nous battons trop souvent. Cela ne serait pas problématique si cet argumentaire n’était pas truffé de contrevérités "pansurlebec-esques" :

- "Ce Décret les autorise à effacer la majorité de quelques 60 000 retenues d’eau après une simple déclaration". Les 60 000 retenues mentionnées ne sont pas toutes des retenues de moulins. Beaucoup sont des retenus d’irrigation, ou d’anciens captages d’eau, qui sont sans usages et bouleversent pour rien nos cours d’eau. Il est donc faux d’assimiler "60 000 retenues" et la question des anciens moulins.

- Au sujet de la directive européenne, "Le terme biodiversité n’est jamais mentionné, et surtout, elle est muette comme une carpe sur la liquidation des moulins" : on s’étrangle quand on connait le sujet...

La directive cadre sur l’eau de 2000 mentionne un objectif de reconquête de la qualité écologique des cours d’eau, et notamment la restauration de la "continuité des rivières" !

Fondement des politiques d’effacement des anciens seuils sans usages et des seuils d’anciens moulins à roue. Les services publics de l’environnement s’appuient en effet non pas sur cette "bible" mais sur ce texte de droit, transposé dans le code de l’environnement, pour satisfaire l’intérêt général. Donc en effet pas le mot "biodiversité" car ce n’est pas le sujet...

- Les "Agences régionales de l’eau" mentionnées par l’article n’existent tout simplement pas ! Les "Agences de l’eau" sont des agences de bassin hydrographiques et non des agences "régionales". Elles mettent en oeuvrent la politique publique de la gestion de la ressource en eau, bien commun, et en effet ont à se battre comme nous contre le lobby des propriétaires privés de moulins qui tentent de s’accaparer la ressource à leur seul profit.

- Sur "le refus de l’écologie punitive", Alain Guédé aurait découvert, si il avait interrogé les acteurs de ce dossier, que l’administration a engagé sur plusieurs bassins hydrographiques une politique dite « apaisée » de restauration de la continuité (instruction du 30 avril 2019 et non de janvier 2010...) qui consiste à une très forte priorisation des opérations : accompagnement des mises au norme et effacement des seuils (pas que de moulins) sans usages. Sur le bassin du Rhône par exemple, cette priorisation a été effectuée de longue date avec seulement environ 1400 seuils dans la cible, aboutissant à 50% de réalisation en fin 2021 sachant qu’il n’y a pas que des effacements ou des arasements loin s’en faut et qu’à côté de ces moins de 1400 seuils, beaucoup d’autres seuils sont spontanément mis aux normes sans aucun problème.

En bref, ce n’est pas "écologistes des villes" contre "écologistes des champs", mais acteurs de la défense du bien commun que constitue la ressource en eau (Ministère de l’écologie, Agences de l’eau, établissements publics locaux de bassins, collectivités locales et association de protection de l’environnement) contre lobby privé des moulins.

Mais si Alain Guédé était venu interroger nos associations, le ministère de l’écologie, une des six "Agences de l’eau", un établissement public local territorial de bassin, ou tout autre acteur public de l’eau, il aurait pu rectifier le discours officiel servit par le lobby privé du moulin.

Quand Jean-Luc Porquet n’est pas en vacances, la rigueur canardesque s’en ressent quoi."

L’un de nos amis, observateur avisé de ce petit monde, en rajoute une couche :

« La réponse de FNE est plutôt bien mais aurait pu se passer de la référence à l’eau bien commun. La DCE et la LEMA n’emploient pas le terme de bien commun mais de patrimoine. Patrimoine n’est nullement un synonyme de bien commun. Lire les textes des pères fondateurs de l’économie politique (patrimoine renvoie aux idées de propriété, valorisation monétaire et enclosure) ou regarder comment sont marchandisés actuellement en France les différents usages de l’eau, pour s’en convaincre. Qualifier le ministère de l’écologie, les agences de l’eau etc de défenseurs de l’eau contre le lobby des moulins privés est aussi d’une grande naïveté (ou peut-être de l’opportunisme politicien), vu qu’il y a souvent des alliés du lobby des moulins ou des gens qui le ménagent au sein des EPTB et des collectivités locales, notamment parmi les élus... »

Et ce n’est pas fini !

Sur Mediapart, on franchit le mur du son avec une contribution qui nous offre carrément un détour exhaustif sur la « sacralité » des moulins, ô France, sœur aînée de l’Eglise !

Et déjà 123 commentaires. Mazette !

- L’arrêt de mort des moulins français

Troisième plus important patrimoine du pays, avec des dizaines de milliers d’ouvrages pluriséculaires, le patrimoine molinologique hydraulique, traité comme un vulgaire « obstacle à l’écoulement des eaux », a vu son sort scellé, comme cadeau de départ empoisonné, par un décret d’Édouard Philippe écrit sous la dictée des lobbies écocidaires, sous couvert d’écologie.

https://blogs.mediapart.fr/bertrand...

Enfin, le renfort du Figaro !

- Les moulins à eau vont-ils disparaître du paysage français ?

https://www.lefigaro.fr/actualite-f...

Eric de la Chesnais, Le Figaro, 2 septembre 2020.

Marc Laimé - eauxglacees.com