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Sénégal : "il faut des changements de consommation d’eau"

25 juin 2020

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Adrien Coly, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis apporte, au cours de cet entretien, des explications sur la récurrence du manque d’eau à Dakar. En plus de la croissance démographique, l’universitaire indexe le non respect des normes de construction et surtout les modes de consommation. Il propose un jet de solutions pour résoudre la problématique d’approvisionnement de Dakar en eau.



- Docteur Coly, vous dirigez le Partenariat national de l’eau, pouvez-vous revenir sur ses missions ?

- J’ai été élu président du Partenariat national de l’eau du Sénégal (Pnes), il y a deux ans. Le partenariat réunit tous les acteurs de l’eau et même ceux qui ne sont pas acteurs. En réalité, toute personne intéressée ou passionnée des questions d’eau peut devenir membre. Il est structuré en huit collèges : l’administration, la société civile, les organismes de bassins, les jeunes et les femmes, les universités… Cette structuration répond à un souci de prendre en considération plusieurs centres d’intérêts. Notre rôle, c’est de promouvoir une gestion intégrée en faisant en sorte que l’ensemble des intentions de gestion soit mis en adéquation pour que chacun puisse satisfaire son besoin dans la mesure du possible.

- Quels sont vos chantiers prioritaires ?

- Nous sommes en train de construire l’écosystème qui prévient les problèmes d’eau au Sénégal. Au sein de cet écosystème chacun devrait être capable d’avoir une réponse organisée, validée correspondant à ses usages. Ce dialogue constitue notre urgence. L’autre priorité, c’est de mobiliser le secteur privé. Nous savons tous que l’eau est source de valeur. Il y a une chaîne de valeur extraordinaire. Et, nous voulons mobiliser les entreprises qui fabriquent des tuyaux et des réservoirs pour construire une économie autour des questions liées à l’eau. Dans cette dimension entrepreneuriale, notre finalité, c’est de créer du profit pour ces gens. Nous allons vers une entreprise sociale. A cela, s’ajoute la question de dialogue politique qui, à mon avis, est fondamentale. Aujourd’hui, on parle des Objectifs du développement durable (Odd), mais très peu de personnes sont sensibilisées sur cette question et ne connaissent pas les dispositifs politiques mis en œuvre. Dans la démarche politique, il y a des faiblesses. C’est pour cela que nous devons mobiliser une citoyenneté participative pour le dialogue politique autour des questions d’eau.

- La région de Dakar est confrontée, de temps à autre, à un manque d’eau. Qu’est-ce qui peut l’expliquer ?

- Il y a des situations conjoncturelles et structurelles qui sont liées à la gestion du réseau d’approvisionnement de l’eau potable. Des situations structurelles que l’Etat essaie de prendre en charge. On peut citer d’abord la croissance démographique de la ville de Dakar. Cette croissance mérite une réponse en quantitative. Il faut dire que du point de vue structurel, il y a aussi la question de l’aménagement, parce que dans les différents quartiers de Dakar, les gens construisent R+4 où il était prévu seulement un rez-de-chaussée. En construisant R+4, l’eau ne peut pas arriver de manière soutenue jusqu’au 4ème étage. En respectant ces normes, les propriétaires augmentent les besoins en eau à injecter dans le dispositif. Comment voulez satisfaire tout le monde ? Ceux qui sont en amont du réseau vont bénéficier de plus que ceux qui sont en aval. Il y a cette dimension qui concerne les utilisateurs parce que les propriétaires des maisons ne sont pas alignés sur les programmations, c’est-à-dire le dimensionnement du réseau.

- Il y a aussi la vétusté du réseau…

- L’autre problème est lié à la qualité du réseau. Il y a beaucoup de pertes d’eau dues au vieillissement des canalisations. Le fait d’assurer l’approvisionnement en eau de Dakar à partir de Keur Momar Sarr pose des défis. Il faut s’attendre à ce qu’il y ait des pertes sur l’itinéraire, qu’il y ait des pannes parfois. Mais on ne peut pas tout temps communiquer sur ces problèmes. Par contre, il faut plutôt faire régulièrement la maintenance des infrastructures pour satisfaire les besoins en des populations en quantité et en qualité. Par ailleurs, des personnes interviennent sans prendre des autorisations.

- Les populations espéraient qu’avec l’arrivée de Sen-Eau, les choses allaient s’améliorer. Mais ce n’est pas le cas pour le moment. Quelle lecture en faites-vous ?

- Je me pose la question de savoir si cela est lié à l’arrivée de Sen’Eau ? Sen’Eau, c’est comme le boutiquier de votre coin qui vend simplement des biscuits. Lorsque les installations de la biscuiterie ne peuvent pas produire suffisamment de biscuits, il faudra s’attendre à une rupture dans l’approvisionnement. Ceci me fait retourner la question à la Sones qui est responsable du patrimoine et des investissements. Sen’Eau exploite le réseau pour vendre de l’eau. Certes, l’entreprise a une part de responsabilité dans les stratégies. D’une manière globale, la Sones est en train de faire des efforts pour suivre la demande induite par la croissance démographique. Mais, il y a une variabilité saisonnière liée à la demande en période de chaleur.

Je dois préciser que lorsque nous parlons de population, ce n’est pas uniquement le nombre. Mais nous parlons aussi de la qualité de vie de ces populations. Lorsque vous habitez dans une maison du village de Soutou en Casamance, vous n’aurez pas besoin de beaucoup d’eau qu’un habitant d’une villa carrelée de Dakar. La qualité de vie augmente aussi la demande en eau. En plus, de Dakar concentre 80% des industries qui ont une demande en eau importante. A cela, il faut ajouter les hôtels qui consomment énormément d’eau. La demande accroît à Dakar. Maintenant, est-ce que la réponse est aujourd’hui bonne ? A notre humble avis de gestionnaire de ressources en eau, nous pensons qu’à côté de cet effort de produire de l’offre, il faut réaménager la demande en eau et changer la stratégie.

Dans le domaine de l’eau, on a peu innové. On amène de l’eau à Dakar qui est stockée dans les réservoirs des Mamelles et on la distribue. Lorsque que ces réservoirs traversent des difficultés, les populations souffrent. En plus de cela, beaucoup de ménages stockent l’eau dans les réservoirs. Cette stratégie individuelle ne permet pas d’avoir un stock important. Tous ne maîtrisent pas les technologies permettant de stockage d’eau dans un foyer. Il faut réfléchir à un stockage au sein des communautés pour éviter de mobiliser des camions. On peut penser à des réservoirs au sol ou surmonter dans les lieux publics pour un stockage de l’eau de qualité. En somme, il nous faut beaucoup d’innovations dans le domaine de l’eau et de l’assainissement et aussi des changements de mode consommation de cette ressource.

- Ces dernières années, il y a eu la réalisation de beaucoup de forages. Cela n’augmente-t-il pas la pression sur les nappes ?

- Les études montrent qu’il y a eu une pression très forte sur les nappes de Dakar. Ce qui fait qu’ils sont allés jusqu’au Lac de Guiers où on a construit des usines de traitement qui transfèrent l’eau vers Dakar. L’un des problèmes, ce n’est pas le pompage à partir de la nappe. Celle-ci est polluée à Dakar à cause du défaut d’assainissement. Les quartiers sont assis sur une nappe basaltique. Ces habitations ont concouru à réduire le niveau de la qualité de ces nappes. Actuellement, la nappe de Thiaroye n’est plus utilisée à cause des pollutions.

- Quel est votre point de vue sur le dessalement d’eau de mer ?

- Vous savez entre 1999 et 2000, j’ai participé à l’élaboration du document de gestion de l’eau à l’horizon de 2025. Je suis très heureux de voir comment sur une génération, les réponses apportées à la problématique de l’eau. Dans cette vision, vous constaterez que nous avons proposé la solution de dessalement d’eau de mer. Il faut considérer que l’eau de mer est une ressource d’opportunité. Mais nous ne devons pas nous concentrer sur le dessalement qui exige la consommation de l’énergie. En plus, la mer qui est source d’eau reçoit toutes les pollutions. A cela s’ajoute l’exploitation pétrolière qui peut augmenter les risques de populations de cette eau avec tous les navires qui interviendront autour de ces plateformes. Des villes comme Barcelone ont adopté le dessalement d’eau de mer."

Propos recueillis par Eugène KALY et Idrissa SANE

Source :

http://lesoleil.sn/

Marc Laimé - eauxglacees.com