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Municipales (19) : Marseille, le baron de l’eau et les deux caïmans

10 février 2008

par Marc Laimé - eauxglacees.com

A Marseille, seuls les Verts et la gauche radicale osent défier l’un des plus puissants représentants du cartel de l’eau français. M. Loïc Fauchon, ancien bras droit de M. Gaston Defferre, président de la Société des eaux de Marseille, une filiale commune de Veolia et de Suez qui a construit un véritable empire dans le sud de la France et à l’étranger, est aussi le président du Conseil mondial de l’eau, baroque structure qui organise tous les 3 ans le Forum mondial de l’eau. En sa qualité de président de la SEM, M. Fauchon vient de porter plainte contre l’UFC-Que Choisir, qui avait récemment épinglé le montant exorbitant de la facture d’eau à Marseille. Tant M. Jean-Claude Gaudin, sénateur-maire UMP qui brigue un ultime mandat, que son challenger socialiste, M. Jean-Noël Guérini, président socialiste du Conseil général des Bouches-du-Rhône, ne songent à évoquer une remunicipalisation de l’eau, trustée par Veolia et Suez depuis des décennies. Une décision qui pourrait pourtant « redonner du pouvoir d’achat » à la population de l’une des villes les plus pauvres de France.



L’association UFC-Que Choisir affirmait en novembre 2007 que l’eau était trop chère à Marseille, estimant la surfacturation à 56,1% ! Un scandale dans une ville qui compte quarante mille Rmistes, et dont 28% de la population, évaluée à 830 000 habitants, vit en dessous du seuil de pauvreté. Marseille est une ville pauvre. Elle supporte toutes les charges d’une grande métropole sans bénéficier des revenus d’une activité économique largement dispersée à sa périphérie, et donc de l’apport de la taxe professionnelle qu’acquittent ces entreprises excentrées aux communes sur lesquelles elles sont implantées.

M. Claude Bertrand, directeur de cabinet de M. Gaudin, précisait ainsi à Libération du samedi 9 février 2008 que « le potentiel fiscal de la ville est de 554 euros par habitant, alors qu’il atteint près de 2000 euros à Fos. »

Pour ne rien arranger M. Jean-Noël Guérini reproche à M. Gaudin d’avoir fait passer l’endettement de la ville de 1,5 milliard d’euros à 3 milliards d’euros depuis 1995.

Seuls les Verts, alliés à la liste PS de M. Jean-Noël Guérini, et la gauche radicale qui présente une liste « Marseille contre-attaque à gauche » proposent une remunicipalisation du service. Il est assuré par la Société des eaux de Marseille, détenue conjointement par les deux géants Veolia et Suez. Le retour en régie publique ne pourrait d’ailleurs intervenir qu’à l’expiration de l’actuel contrat en 2013.

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Le tract sur l’eau diffusé par "Marseille contre attaque à gauche"

Mais nulle inquiétude au siège somptueux de la Société des eaux de Marseille, implanté sur le Vieux Port. M. Loïc Fauchon veille au grain, et les deux grands caïmans de la métropole phocéenne restent muets sur la question de l’eau.

La présidence du Conseil mondial de l’eau, qui en dépit de son appellation n’est pas une entité étatique ni une ONG, confère en effet à M. Fauchon une influence qui s’exerce bien au-delà de la cité phocéenne.

A l’origine quelques gouvernements s’étaient impatientés de l’inefficacité et de la dispersion de l’ONU dans le domaine de l’eau et avaient proposé que "toutes les bonnes volontés" se réunissent pour faire avancer ce dossier. Les premiers à répondre à l’appel furent la Banque mondiale et les multinationales... Et M. Fauchon devint le président de cet organisme fort occupé depuis lors à prôner les vertus du partenariat-public-privé aux quatre coins de la planète.

Au fil des ans M. Loïc Fauchon a conféré à son discours des rondeurs qui ne sauraient toutefois faire oublier les « fondamentaux » du personnage et de son engagement. Comme en atteste cet extrait d’un discours prononcé au Liban en 1998 :

« L’eau, c’est toujours la vie, l’eau c’est parfois la mort. Mais l’eau c’est aussi le pouvoir, l’eau c’est aussi l’argent. Car l’eau est un bien, Mesdames et Messieurs, et ce sera demain encore plus qu’aujourd’hui, une richesse. » (1).

Coïncidence, du 23 au 25 janvier dernier, le siège du Conseil général, présidé par M. Guérini, accueillait une session de formation d’élus, mise sur pied par l’association EAU (Eau, associations, usagers), à laquelle participait notamment M. Jean-Luc Benhamias, député européen et élu Vert au Conseil régional, qui dirige désormais la liste du Modem, et va tenter de se faire une place dans le marigot phocéen lors des prochaines municipales. Pas plus le programme du Modem que celui du PS, ne mentionne la question de l’eau… Il y aurait pourtant beaucoup à dire…

L’empire du Sud

La Société des Eaux de Marseille (SEM) est depuis 1960 le concessionnaire responsable de l’exploitation intégrale des services publics de production et de distribution d’eau à Marseille. Le contrat de concession à été signé entre la ville de Marseille et la SEM en 1960. Dans le dernier avenant de ce contrat, qui a pris effet le premier janvier 2001, l’article 38 prévoit la durée de la concession : "La concession se terminera le 31 décembre 2013".

La SEM gère également, à travers une de ses filiales, la SERAM, les réseaux d’assainissement de la ville. Outre Marseille, elle exploite la distribution d’eau et l’assainissement dans plus de 60 communes des Bouches-du-Rhône.

L’entreprise (détenue à parts égales - 48,82% chacune – par la Compagnie Générale des Eaux, Veolia Environnement, et Suez-Lyonnaise des Eaux, Ondeo) employait en 2003 857 agents et réalisait un chiffre d’affaire de 261,5 millions d’euros. Elle est l’axe principal de l’action du Groupe Eaux de Marseille, qui regroupe 20 sociétés, avec plus de 150 installations, réalisant un chiffre d’affaire de 431,1 millions d’euros. Il employait au total, en 2003, 2539 salariés. Le groupe gère ainsi, outre la distribution d’eau et l’assainissement de la cité phocéenne, celle de 70 autres communes et syndicats intercommunaux de Provence. Outre ces services, il comprend des activités dans d’autres domaines de l’environnement, de l’informatique et de l’éclairage.

La distribution de l’eau à Marseille concerne d’abord les habitants, mais aussi les industries, les agriculteurs, les bornes d’incendie, et les fontaines. L’eau distribuée provient essentiellement de la Durance, d’où elle est acheminée par le canal de Marseille, long de 87 kilomètres. Celle du Verdon, stockée dans la réserve de Vallon Dol, d’une contenance de 3 millions de m3, constitue une ressource complémentaire. Le Canal de Marseille alimente cinq usines de production, dont trois sont implantées à Marseille : Sainte-Marthe, d’une capacité de 450 000 m3 par jour, Vallon Dol, 170 000 m3 par jour et Saint-Barnabé, 104.000 m3 par jour. La quatrième assure l’alimentation en eau potable d’Aubagne, avec une capacité de 27 000 m3 par jour et la dernière, celle d’Allauch, a enfin, une capacité de 8000 m3 par jour. Le périmètre desservi représente ainsi 20 000 hectares.

La plus grande usine d’assainissement enterrée de France

Marseille a très longtemps, trop longtemps, purement et simplement rejeté ses eaux usées à la mer, avec le résultat qu’on imagine…

Inauguré en 2007 le nouveau complexe de traitement des eaux usées de Marseille, avec 17 000 hectares desservis et près d’un million d’habitants, figure désormais au rang de l’un des réseaux d’assainissement les plus importants de France.

Afin de positionner Marseille comme une ville performante en matière de traitement des eaux usées, le chantier Géolide visait à moderniser les installations existantes pour en faire une référence européenne.

Il s’articule autour de trois sites de traitement interconnectés et complémentaires. Une usine de traitement des boues dont la rénovation est achevée (ancienne carrière de la Cayolle). Une usine de traitement physico-chimique des eaux, construite en 1987 (sous le stade Delort), qui élimine les matières en suspension présentes dans l’eau usée. Et une usine de traitement biologique des eaux, sous l’esplanade Ganay, dédiée principalement aux pollutions solubles, mais également aux matières en suspension résiduelles et aux détergents.

Géolide

Mise en service en 2008, Géolide est la plus grande usine enterrée de traitement des eaux usées du monde (30 000 m²) et sera amenée à traiter 90 millions de m3 d’eau usée par an. Son fonctionnement s’inscrit, selon la SEM, dans une démarche durable de préservation des eaux de baignade et des fonds marins des Calanques de Marseille, et apporte la garantie de niveaux de rejet mieux adaptés à la faune et à la flore sous-marines de Méditerranée.

« Fondé sur un respect total et durable de l’environnement local. Géolide respectera l’objectif zéro nuisance visuelle, sonore et olfactive. »

Ce chantier phare a été confié par la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole au groupement d’entreprises Géolide, piloté par OTV France Sud (Groupe Veolia), associé à neuf partenaires régionaux.

Premier pilier du nouveau complexe Géolide, la station de traitement des boues de Marseille a également achevé son lifting. Implantée à Sormiou, sur une ancienne carrière désaffectée, cette usine des boues vise à faciliter la réhabilitation de cette zone de Calanques classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Pour ses promoteurs, Géolide est aussi un véritable exemple tant par sa phase chantier - respect des critères Natura 2000 pour la faune et la flore présentes sur le site – que par celle de l’exploitation, avec un retraitement complet des eaux, la production d’énergie et la mise en oeuvre d’un séchage des boues particulièrement performant.

« Initialement construite en 1987, cette usine de traitement des boues voit aujourd’hui son processus de traitement significativement optimisé par : 4 centrifugeuses entièrement automatisées permettant une déshydratation maximale des boues ; un procédé de séchage ultra-performant installé pour réduire davantage les volumes de matières traitées à évacuer et « hygiéniser » les boues ; une canalisation de 6 km permettant d’acheminer, pour traitement, le rejet des eaux usées vers l’usine de traitement des eaux. »

Les travaux du complexe Géolide s’inscrivent dans un vaste programme de mise aux normes européennes engagé par Marseille Provence Métropole en charge de la collecte et du traitement des eaux usées des 18 communes de son territoire. C’est ainsi que plusieurs stations de traitement des eaux usées, comme celles de Châteauneuf-les-Martigues, Marignane, Sausset-les-Pins/Carry-le-Rouet, de La Ciotat/Ceyreste, de Cassis, et de Marseille, à laquelle seize communes sont raccordées, ont été réalisées ou modernisées.

M. Fauchon en campagne

La Société des Eaux de Marseille et la ville de la Ciotat annonçaient le 6 février 2008 la création d’une Maison de l’eau pour développer et promouvoir des expériences permettant d’économiser la ressource.

Cet espace sera situé en centre ville, dans un quartier en cours de construction derrière la mairie, mais ne devrait pas voir le jour avant au moins un an.

En attendant, trois expériences sont d’ores et déjà programmées avec les services de la ville.

Une unité de dessalement expérimentale par osmose inverse sera installée sur le site des anciens chantiers navals, dont la production de 1 à 2 mètres cubes d’eau douce par heure pourra être utilisée par le port de plaisance (lavage de bateaux, sanitaires…).

« Nous voulons notamment trouver les moyens de réduire la consommation énergétique de cette technologie », précisait M. Loïc Fauchon, PDG de l’entreprise.

L’utilisation des eaux usées sera également testée à la sortie de la toute nouvelle station d’épuration pour l’arrosage des espaces verts.

Enfin la convention avec la mairie prévoit de récupérer les eaux de pluie pour arroser le parc du Mugel, un parc paysager de 12 hectares au bord de la mer, grâce à la réhabilitation d’un système d’irrigation gravitaire construit à la fin du XIXème siècle.

Le montant de ces projets n’a pas été chiffré, mais sera essentiellement pris en charge par la SEM.

Tout en préparant le prochain Forum mondial de l’eau qui se tiendra à Istanbul en 2009, et qui évoquera notamment l’impact du changement climatique sur la gestion de l’eau, M. Loïc Fauchon, en sa qualité de président de la Société des eaux de Marseille, vient d’assigner en diffamation, par devant le tribunal de sa bonne ville, l’association de consommateurs UFC-Que Choisir, qui reprochait nous l’avons vu en novembre dernier au fleuron marseillais du cartel de l’eau de pratiquer une tarification abusive.

Ceci la semaine même où l’UFC-Que Choisir était reçue en grande pompe par M. André Santini, président du Syndicat des eaux d’Ile-de-France…

La carotte à Paris, le baton à Marseille. Le cartel lui aussi est entré en campagne.

Note :

(1) Loïc Fauchon : « Le problème des ressources en eau dans les 20 années à venir », Droit international des cours d’eau internationaux - Éducation à une culture de l’eau partagée et protégée. Actes du colloque international de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF), Université St-Esprit de Kaslik au Liban en collaboration avec l’Université d’Aix-Marseille, jeudi 18 juin 1998.

Le dossier des municipales :

Les mobilisations pour l’eau dans plusieurs dizaines de villes françaises

Marc Laimé - eauxglacees.com