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Veolia vitrifie Suez et SAUR

15 février 2019

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Le leader mondial des services à l’environnement, dont le leadership avait pu sembler menacé par Suez sur les marchés de l’eau en France sous la présidence Hollande, prend une revanche éclatante depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, ardemment soutenu de longue date par Antoine Frérot.



Avant même la mise en oeuvre de la loi NOTRe, qui rebat violemment les cartes du “marché de l’eau” français depuis deux ans, c’est l’affrontement sans précédent autour de la succession de Gérard Mestrallet, qui a opposé ce dernier à Isabelle Köcher, qui aura sonné le glas des ambitions de Suez.

La guerre de succession a en effet revêtu les atours d’une bagarre de rue sans merci, chacun des protagonistes usant tour à tour des moyens les plus vils pour “tuer” son ennemi, comme l’a relaté, effarée, la presse économique.

https://www.lemonde.fr/economie/art...

Depuis l’Elysée, puis au ministère de l’Economie, Emmanuel Macron, informé, y forgera la conviction que Mme Kôcher n’est décidément pas fréquentable.

Et les choses ne se sont pas arrangées depuis lors puisque selon Mediapart, le burn out menace (désormais) jusqu’au sommet de l’entreprise Engie...

https://www.mediapart.fr/journal/ec...

Dans cette période Suez semblait pourtant prospérer, raflant de nombreux contrats alors que Veolia est à la peine, plombée par la dette colossale héritée des prédécesseurs d’Antoine Frérot, et opère une restructuration à marches forcées, qui va se traduire par trois PSE en moins de cinq ans, actant le départ de plus de 4000 collaborateurs.

Avec le recul, la conquête à l’arraché du contrat de Lille par Veolia, raflé à Suez dans l’un de ses bastions historiques, aura signé le début de la reconquista.

Veolia au CAC 40 -.

Car pendant ce temps là, avant même 2017, Antoine Frérot tisse des liens avec Emmanuel Macron.

Sous les dehors du capitaine d’industrie, Antoine Frérot a un jardin secret. Cultive la philosophie et l’art moderne. Les deux hommes étaient faits pour s’entendre. Echangent des textos, le viatique en Macronie. Plus tard le condottiere conseillera le président sur les ordonnances de la loi Travail.

En coulisses, avant la divine surprise de 2017, Jean « Kappelmeister » Launay, commandante (à vie ?) de l’ineffable Comité national de l’eau, le lobby de tous les lobbies de l’eau, s’invente un nouveau destin en Macronie au soir de toute une vie au PS, fraction radical cassoulet. Il sera l’un des huit consiglieri de l’ombre qui adoubera les 300 députés REMouleurs qui ont depuis lors transformé l’honorable palais Bourbon en un singulier précipité d’open space de start-up et de dance-floor de boite de nuit sur lequel Marlène Schiappa guinche avec Hanouna...

On connaît la suite.

Invité de la matinale de France Inter le mercredi 30 août 2017, alors que se tient à Jouy-en-Josas le grand raout du MEDEF, Antoine Frérot ne réfrène pas son enthousiasme. Emmanuel Macron représente "l’espoir", la "majorité silencieuse", "les classes d’âges les plus jeunes". Depuis son élection, jurait-il, "l’étranger nous envie". Quant à la loi Travail, elle devrait être très efficace pour "favoriser et accélérer le développement économique du pays" !

Comme l’écrira malignement l’Obs : « Frérot connaît aussi très bien Nicolas Hulot, ministre d’Etat chargé de la Transition écologique et solidaire. Depuis 2012, Veolia a abondé sa fondation à hauteur de plus de 200 000 euros par an. Aussi certains ont tiqué quand Nicolas Hulot a défendu Veolia sur le dossier de la plage de La Baule : l’opérateur restera l’unique concessionnaire de la plage, une originalité juridique.

Ce n’est pas tout : l’une des deux secrétaires d’Etat auprès de Nicolas Hulot, Brune Poirson, est une ancienne de Veolia. Elle a été directrice du développement durable et de la responsabilité sociale de Veolia Water India, puis consultante "open innovation" du groupe, en marge de ses études à Harvard. »

Dès son entrée en fonction, elle jette son dévolu sur "l’économie circulaire".

Du coup l’hydre n’a cessé d’étendre ses tentacules...

http://www.eauxglacees.com/Les-nouv...

Et depuis lors la blietzkrieg a fait des dégâts, actant d’une brutalisation sans précédent du doux commerce de l’eau...

http://www.eauxglacees.com/Marches-...

C’est Veolia qui rafle à Suez la SemOp de Valenton au SIAAP, épisode qui n’en finit plus de dégénérer devant les tribunaux.

http://www.eauxglacees.com/SIAAP-no...

C’est Veolia qui rafle à Suez la concession de l’assainissement à Bordeaux, fief historique du perdant.

C’est Veolia qui l’emporte à Avignon.

Veolia conserve aussi haut la main ses contrats historiques à Toulouse, celui de la ville-centre comme ceux des communes de la Métro, dont un certain nombre de pseudo-régies, qui sous-traitaient déjà l’essentiel de leur activité au privé...

Suez emporte certes l’assainissement, un lot de consolation qui permet surtout à la Métropole d’esquiver le choix de la régie en prétendant challenger les deux multinationales ("On ne met pas tous nos oeufs dans le même panier"), pour obtenir le meilleur service pour les Toulousains...

http://www.eauxglacees.com/Toulouse...

Mieux encore, tout récemment, Veolia accomplit un véritable tour de force à Nîmes.

Un séisme puisque Nîmes c’est le contrat historique de la SAUR, qui a fait sa fortune, et dont la perte plonge le numéro 3 du secteur dans les abysses.

Et là encore l’attribution du marché de Nîmes c’est Règlement de comptes à OK Corral, deux référés suspension en cours, des accusations croisées de corruption, un vote à une voix près au Conseil communautaire, le Président dudit Conseil en proie à une bronca sans précédent dans ses propres rangs.

Mais qu’on se rassure, grâce à ce bon vote, il devrait être investi par les REMouleurs aux prochaines municipales.

https://www.midilibre.fr/2019/02/19...

https://www.objectifgard.com/2019/0...

Les décisions sont accessibles sur le site du TA de Nîmes :

http://nimes.tribunal-administratif...

Pendant ce temps-là Antoine Frérot faisait une entrée triomphale (quoique arrivé en retard en raison d’un problème à Montparnasse), dans la salle qui accueillait à Rennes le 31 janvier une session « décentralisée » du Comité National de l’Eau.

A onze heures alors que les membres du CNE travaillaient les questions à l’ordre du jour, une bande de cow-boys a interrompu leurs travaux, poussez-vous de là, et s’est installé sous les sunlights et les projos pour signer triomphalement le « Contrat de filière Eau », une machine à cash préparée depuis de longs mois entre Matignon et Bercy, qui va soutenir les « innovations » de nos amis du genre humain.

Et ce n’est pas fini, en avril prochain Antoine Frérot, toujours lui, va présenter un texte sur le rôle de Veolia à ses actionnaires. Sa dernière marotte. Car notre homme en est convaincu. Veolia doit se doter d’une « raison d’être », la philo, vous-dis-je.

Car à l’instar de quelques groupes du CAC 40, comme Danone, Veolia a décidé de devancer la loi Pacte, actuellement en discussion au Parlement, qui donne la possibilité aux entreprises de se doter de cette fameuse « raison d’être ».

Le conseil d’administration a commencé à plancher sur la définition de cette raison d’être et une consultation en ligne des salariés est en préparation.

« Ce ne sera pas un simple slogan, mais un document de trois pages sur ce que sont nos métiers, en quoi ils sont utiles à la société et la manière dont on les exerce », expliquait il y peu à La Croix Antoine Frérot.

Son groupe, explique-t-il, doit être perçu « comme utile, voire indispensable par ses clients, prospère et reconnaissant par ses actionnaires, engageant et même passionnant pour ses salariés ».

Le patron de Veolia milite depuis plusieurs années sur le sujet, qui a été théorisé par le rapport rédigé l’an dernier par Nicole Notat, ex-secrétaire générale de la CFDT et Jean-Dominique Sénard, président de Michelin.

« Mais il y a aujourd’hui urgence, souligne-t-il, car la défiance est de plus en plus grande vis-à-vis des entreprises et leurs capacités à répondre aux enjeux, sur le climat ou les inégalités ».

Veolia ne prévoit pas en revanche de changement de statuts. Le texte, en préparation, définira des critères de performances, financiers, sociaux et environnementaux, chaque objectif relevant d’un même degré de priorité.

« Certains peuvent apparaître contradictoires et il appartiendra au conseil d’administration d’arbitrer entre les différentes parties prenantes », affirme notre P-DG.

La définition d’une raison d’être ne devrait donc pas clore le débat sur le partage de la valeur ajoutée.

La semaine dernière, une centaine de salariés ont ainsi manifesté devant le siège social pour réclamer des hausses de salaires.

Pour paraphraser Christian Salmon, Veolia est passé du story telling au clash.

Dont acte.

Chez Suez et à la SAUR, on serre les dents.

Marc Laimé - eauxglacees.com