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Alerte nucléaire

27 avril 2018

par Marc Laimé - eauxglacees.com

On se convaincra aisément, hélas, après la lecture de l’enquête choc de nos amis Thierry Gadault et Hugues Demeude, "Nucléaire danger immédiat" (*) parue le mois dernier, que la question n’est plus de savoir si la France, après Tchernobyl et Fukushima, sera frappée par un accident nucléaire, mais quand il surviendra… Avec l’accord des auteurs nous publions ci-après un extrait-choc de leur ouvrage, complété d’une démarche qu’il nous a inspiré.



“ (…) Notre Fukushima national pourrait s’appeler Le Bugey, la centrale située dans l’Ain, entre Lyon et Genève.

Cette centrale, située à Saint-Vulbas, a les pieds qui baignent dans le Rhône. Ce qui d’ailleurs pose un premier problème : officiellement, la digue construite le long des berges permet de protéger les installations d’une crue historique du fleuve. Mais, selon les documents que nous avons consultés, le débit maximal du Rhône aurait été sous-estimé et une crue majeure pourrait franchir la digue.

Pourtant ce n’est pas le principal risque qui menace Le Bugey. Il est tapi, plus haut et plus loin. Dans le Jura. A 90 km au nord de Saint-Vulbas, le barrage de Vouglans domine la vallée de l’Ain. C’est l’une des plus grandes retenues d’eau artificielles en France : plus de 600 millions de m3. Et un cauchemar pour les dirigeants d’EDF qui le gèrent.

Dix ans après sa mise en service en 1968, les examens ont montré que le barrage avait tendance à glisser vers l’aval et à se décoller des deux côtés ! Des travaux ont bien été entrepris mais en vain : le phénomène se poursuit. En clair, personne ne peut affirmer que le barrage ne va pas rompre brutalement un jour au l’autre.

Ce ne serait pas la première fois que ça arriverait. Souvenez-vous du barrage de Malpasset dans le Var, qui fit 423 victimes en 1959. Sa rupture brutale a relâché une cinquantaine de millions de m3 d’eau de son lac de retenue qui ont déferlé dans la vallée en provoquant la désolation. Une catastrophe du passé qui ne pourrait plus se reproduire ?

On aimerait en être sur, mais un rapport publié en 2007 par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques a clairement mis en évidence que 200 des 450 barrages d’EDF étaient dans un état médiocre, voire préoccupant.

Des défauts d’entretien, les maladies du béton et une résistance insuffisante aux séismes furent alors pointés du doigt. Même si ce sont les petits barrages les moins surveillés qui posent le plus de problèmes, les grands barrages sont scrutés comme le lait sur le feu. A la suite de ce rapport, EDF s’est engagé à consacrer une enveloppe de 500 millions d’euros pour se remettre à niveau.

Mais Vouglans continue de concentrer tous les regards. Car ses exploitants savent qu’en cas de catastrophe, l’onde de submersion sera gigantesque : elle atteindrait encore 10 m en arrivant à Lyon situé à 140 km du barrage. La célèbre place Bellecour serait sous 6 m d’eau. Son effet se ferait ressentir jusqu’à 300 km en aval. Bien évidemment les dégâts qu’elle provoquerait seraient plus ou moins importants, si la rupture se produit en période d’étiage du Rhône ou lors d’une crue.

Bon, vous allez nous dire : “Oui, mais le Bugey est situé bien en amont et à l’est de Lyon, et là vous nous parlez d’un problème qui concerne l’Ain. Vous voulez nous faire peur pour rien.” Non, prenez Google Maps et zoomez sur Saint-Vulbas. La commune est située à quelques kilomètres de la confluence de l’Ain et du Rhône. La rivière passe en fait derrière la ville.

Vous avez compris ? Si le barrage craque, comme les indices semblent le montrer, c’est une vague de 9 à 10 m qui va arriver dans le dos de la centrale nucléaire. Et elle va servir à quoi, la petite digue construite sur le fleuve, devant la centrale ? Imaginez cette vague déferlante qui emporte tout sur son passage depuis 90 km, frapper à la porte de la centrale… Que croyez-vous qu’il va se passer ?

Pour EDF rien. Il ne se passera rien. Dans un incroyable tour de passe-passe, l’électricien affirme, carte d’inondation à l’appui, que cette vague monstrueuse va s’arrêter miraculeusement sur la route départementale qui longe la centrale. De toute la région, c’est le seul endroit qui sera épargné ! Rire ou pleurer, faites votre choix.

Remarquez, avec l’océan qui assiégerait alors la centrale, les salariés pourront toujours se munir de seaux pour puiser toute l’eau nécessaire pour refroidir les réacteurs et réalimenter les piscines. Car avec tous les détritus charriés par la vague (voitures, matériaux de construction, bois, panneaux de signalisation, gravats…), les stations de pompage de la centrale ne seront peut-être plus en état de pomper quoi que ce soit dans le Rhône.

Continuons de suivre l’onde de submersion provoquée par la rupture du barrage de Vouglans. Dans la vallée du Rhône, en aval de Lyon, bat en effet le coeur de l’industrie nucléaire française : trois centrales opérées par EDF, des installations d’Areva et du CEA. Sur la route, la vague arriverait d’abord au niveau de la centrale de Saint-Alban (deux réacteurs de 1300 MW), à 50 km au sud de Lyon, dans l’Isère.

Apparemment, d’après les informations rassemblées dans un document rédigé par EDF en 2012 sur le risque d’inondation dans chacune de ses installations nucléaires, la centrale serait suffisamment surélevée par rapport au Rhône pour éviter une inondation majeure : mais la marge de manoeuvre serait quasi inexistante, évaluée à moins d’une douzaine de centimètres… En revanche il est probable que cette centrale perde ses sources d’alimentation en eau et en électricité. L’accident grave menacerait là aussi…

Commençons à descendre le Rhône. Quarante kilomètres en aval de Valence, se situe la centrale de Cruas (quatre réacteurs de 900 MW). Là, l’inondation du site paraît inévitable, avec une perte de l’alimentation en eau. Trente cinq kilomètres plus au sud, dans la Drôme, se trouve la troisième centrale d’EDF : Tricastin avec ses quatre réacteurs de 900 MW. Dans ce cas aussi la catastrophe semble inévitable, avec la perte de l’alimentation en eau et en électricité.

Vu l’ampleur des dégâts que pourrait provoquer la rupture du barrage de Vouglans, on pourrait supposer qu’EDF et les pouvoirs publics vont le vider d’une bonne partie de son eau pour éviter la catastrophe. Voire le vidanger complètement pour le détruire.

Eh non ! Dans un document interne (1), voilà ce qu’écrit l’électricien : le barrage fait l’objet d’une “surveillance particulière” depuis 2006 censée permettre une “anticipation des risques”, mais surtout “sans brider pratiquement l’exploitation de la chute”. Eh oui, le barrage est d’abord une exploitation hydroélectrique qui rapporte de l’argent. “Business is business !” La sureté nucléaire semble passer après, tout comme la sécurité des populations.”

(1) “Rôle de la surveillance et de l’auscultation, des DMP aux requalifications. Exemple des canaux de la Durance et de Vouglans” EDF, DPIH, 2012.

A la recherche de l’iodure de potassium

Sérieusement ébranlé par ce tableau, il nous revient que nous avions noté sur un post-it le nom et la formule du médicament à avaler dès que nous aurions connaissance qu’un nuage façon Tchernobyl allait nous tomber dessus.

En principe, dès l’alerte donnée, les populations sont évacuées dans un périmètre de 20 km autour de la centrale, tandis que les retombées radioactives sont à prévoir dans un périmètre de 100 km.

D’un coup d’un seul, sirènes partout, messages d’alerte via tous les medias “Restez chez vous, calfeutrez-vous, attendez les instructions officielles…”

Panique générale, imaginons à Paris, l’exode et la pagaille ; n’écoutant que leur frousse et se contrefoutant des instructions officielles des milliers de fuyards sautent dans leur voiture et se carapatent le plus loin possible, provoquant un bordel sans nom.

Du coup je fais comment pour me prémunir d’un cancer de la thyroïde en avalant deux cachets d’iodure de potassium avant que le nuage me tombe dessus ?

Ben j’en achète dès aujourd’hui, au cas où (hélas terriblement probable puisque le gouvernement va rajouter 20 années aux 40 de durée de vie prévue par le constructeur des centrales actuelles) et que nous allons dès lors entrer dans l’inconnu…

Direction la pharmacie : “Bonjour Madame, je voudrais deux boites de 10 cachets d’iodure de potassium de 65 mg, c’est à commander à la Pharmacie Centrale des Armées, si vous ne l’avez pas en stock.”

J’aurais hurlé Allah Ouakbar muni d’un sabre d’un mètre de long, je n’aurais pas fait pire.

“Euh, vous dites quoi ? Vous êtes sur ? On n’a pas ça… Monsieur Hamel, le Monsieur il voudrait commander çà, mais on ne peut pas… C’est les autorités qui peuvent l’autoriser, et patati, et patata…”

Restons calme, je rééexplique gentiment, la préparatrice consulte son ordinateur, réitère son baratin, je réexplique toujours aussi gentiment, puis elle s’en va, enfin, téléphoner dans l’arrière-boutique.

Notre ado nous lance un regard venimeux, genre “le daron va encore me foutre la honte avec ses conneries, il est pas sortable…”

Après cinq minutes, victoire, la préparatrice revient : “Passez demain matin, monsieur, après dix heures, on aura reçu la livraison.”

Donc, pas d’iodure de potassium en stock à la pharmacie. On imagine aisément que si l’alerte est donnée, même pas en rêve je pourrai me le procurer avant que le nuage se pointe…

Vous faites comme vous voulez, moi j’ai mes 20 cachets, date de péremption 2023 dans l’armoire à pharmacie.

(*) “Nucléaire danger immédiat. Et ça se passer après de chez vous”. Thierry Gadault et Hugues Demeude. Flammarion enquête, avril 2018, 285 pages, 21 euros.

Voir aussi :

- L’enquête de Thierry Gadault pour Envoyé spécial sur la barrage de Vouglans :

https://www.francetvinfo.fr/replay-...

https://www.francetvinfo.fr/monde/e...

Marc Laimé - eauxglacees.com