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Eau et agriculture : tricher n’est pas jouer, par Michel Sanciaud (*)

30 janvier 2018

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Saisissant l’occasion des vœux rituels en début d’année, le président de la Chambre d’agriculture des Hautes Pyrénées, Jean-Louis Cazaubon (FNSEA), s’est fendu d’une envolée larmoyante, « Arrêtez de stigmatiser les agriculteurs », reproduite le 24 janvier dans le quotidien local La Dépêche. Réaction d’un militant d’Attac.



« Revendiquer sans cesse toujours plus d’eau, en s’abritant derrière le slogan démagogique « C’est pour nourrir les populations », c’est tricher.

Rappelons tout d’abord que le corps humain est constitué de 70% d’eau, que sans eau pas de vie. Précisons que la loi française (LEMA 2006), impose l’usage de l’eau en respectant l’ordre suivant :

- l’eau pour l’alimentation humaine ;

- l’eau pour la nature,faune, flore, la biodiversité ;

- et enfin, ce qui reste, pour les besoins industriels et agricoles.

Regardons maintenant les faits, en France 6% des masses d’eau ont des usages domestiques (eau potable), 19% sont dédiés à l’industrie, 75% à l’agriculture.

Dans le monde, les chiffres sont : 8% pour l’usage domestique, 22% pour l’industrie et 70% pour l’agriculture.

Nous apprécions ici des valeurs d’eau « consommée », et non simplement « prélevée ». Cela signifie, qu’après usage, le milieu naturel récupère une eau dégradée, ce qui explique le pourcentage énorme de l’eau dégradée par un usage agricole, alors que le pourcentage de l’eau simplement prélevée pour l’agriculture est beaucoup plus faible, comparé aux autres types d’usages..

Projetons nous dans l’avenir. Les agences de l’eau, après études et analyses menées par des scientifiques sur l’impact du changement climatique, nous annoncent d’importantes diminutions des précipitations. Nous savons tous que les glaciers pyrénéens sont déjà réduits à peu de chose et que ce drame se poursuit. En 2030, c’est ce soir, les stations de ski de basse altitude, en dessous de 1700 mètres, n’ auront plus de neige. Les spécialistes mondiaux disent que le niveau des océans pourrait s’élever de 20 centimètres d’ici à 2050.

Très succintement brossée, voici la situation dans laquelle nous sommes.

Revenons à l’agriculture des Hautes Pyrénées.

Sachant qu’il faut 13 500 litres d’eau pour produire 1 kilo de viande de bœuf (nettoyage des abattoirs compris), 590 litres pour 1 kilo de patates, 590 litres pour un kilo de blé, 454 litres pour un kilo de maïs grain…, nous sommes dans les Hautes Pyrénées concernés par l’élevage et le maïs.

L’élevage à ce jour ne pose pas de gros problèmes, il nous reste donc à observer la culture du maïs.

Voila vingt ans qu’ ATTAC 65 se préoccupe de la question de l’eau dans le bassin de l’Adour, et plus les années passent, plus la demande en eau d’irrigation augmente. Pourtant on constate une baisse du tonnage de maïs produit.

En deux décennies il y a eu des retenues, des barrages construits, de grands barrages comme celui d’Eslourenties, et il manque toujours de l’eau.

En l’an 2000 on parlait de 1100 m3 /hectare/an. Aujourd’hui le minimum est passé à 1700 m3/ha. Il va être difficile de combler ce manque, car selon Futura-Sciences il faut 5000 à 6000 m3 d’eau par hectare pour produire du maïs et il ne pleut plus.

Nous sommes au point de rupture, il faut se remettre en question, la fuite en avant n’est plus possible.

Changer de pratiques agricoles devrait être au fondement des évolutions à venir. On peut cultiver d’autres protéines qui demandent beaucoup moins d’eau. Des méthodes d’irrigation différentes ont été développées, comme le goutte à goutte qui donne des résultats probants, avec 30% de rendement supplémentaire, un grain de meilleure qualité, une économie d’eau de 30% et une économie d’énergie de 60%, selon Irritec.

Il est donc possible de jouer autrement et de cesser de tricher avec les chiffres.

Le schéma que les tenants du modèle agricole productiviste veulent maintenir coûte très cher aux populations non agricoles.

Les agences de l’eau sont financées par la redevance que paie chaque usager d’eau potable, vous et moi.

Voici les chiffres et la répartition par couche sociale,

82% des redevances perçues par les agences proviennent de l’eau potable,donc de tous les usagers, les 20% restant se répartissent comme suit : 12% pour l’industrie et 6% pour l’agriculture.

A comparer avec les chiffres des consommations mentionnées au début de l’article, c’est l’inverse.

Celui qui paie le moins consomme le plus. Il est à noter que ces relevés ont été approuvés par la Cour des Comptes.

Ce n’est pas tout, voyons le financement des retenues, barrages, « bassines » destinés à l’irrigation.

Soyons honnêtes, barrages et retenues contribuent au soutien d’étiage.

Les bassines, elles, sont totalement dédiées à l’irrigation, nous verrons l’importance de cette précision.

Donc les agences de l’eau contribuent à hauteur de 70% au financement de ces installations. L’usager du service public de l’eau potable participe donc majoritairement, via sa facture d’eau, à une dépense dont il ne connaît presque jamais l’existence, et donc à quoi elle sert.

Il est à remarquer que les retenues collinaires privées sont financées de façon identique, et restent la propriété de l’agriculteur qui ne s’en servira qu’après avoir épuisé les ressources publiques.

Simple usager d’eau potable qui vient de suivre le chemin de ta redevance, n’oublie pas non plus que tes impôts participent aux contributions européennes.

Dans d’autres régions, comme en Vendée, l’aménagement du territoire, car c’est ainsi que l’on parle des bassines, est financé quasiment à 100% via l’argent public.

Les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement soutiennent les réalisations, et s’il le faut les collectivités locales interviennent aussi.

Dans le département de la Vienne, un petit affluent de cette rivière va alimenter 41 bassines. Lui restera-t-il de quoi faire nager les poissons ?

La vallée du Rhône est également sollicitée fortement.

Voici de nombreux exemples de ce que le président de la Chambre d’Agriculture des Hautes Pyrénées dénonce comme des contraintes outrancières et ubuesques. Il s’attaque même à la loi sur l’eau de 2006, dont sa profession tire profit.

Par contre il oublie que Ségolène Royal a confié en 2015 en toute discrétion le reclassement des cours d’eau à son organisation syndicale et à elle seule.

Les associations de pêcheurs sont exclues du débat, comme toutes les associations environnementales. Ainsi toute liberté a-t-elle été laissée à la FNSEA pour faire disparaître les rus, les bandes enherbées qui garantissent la biodiversité. Plus de contraintes, les ruisseaux devenus fossés sont en libre service.

Comment pour terminer ne pas évoquer les dégâts, les dégradations, dont la ville de Montauban a souffert le 24 janvier dernier. Quiconque se serait comporté de la sorte, syndicat, association ou parti politique, serait convoqué devant un tribunal, mais pas la FNSEA. Mieux leurs revendications ont été satisfaites.

Comment croire à : Liberté, Egalité, Fraternité ? »

(*) Michal Sanciaud est membre d’Attac 65.

Marc Laimé - eauxglacees.com