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Changement climatique : le gouvernement se trompe en ressortant barrages et bassines…, par Bernard Rousseau (°)

10 septembre 2017

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Dans un entretien accordé à Eaux glacées, Bernard Rousseau, ancien président de France Nature Environnement, créateur et animateur du réseau “Eau” de l’association durant 20 ans, livre une analyse magistrale de l’impasse de l’actuelle agro-industrie et de ses effets délétères sur l’environnement. Il estime que le gouvernement recycle de vieilles recettes en relançant une politique de l’irrigation qui ne répond pas aux nouveaux enjeux de la période, et appelle à une mobilisation redoublée de la société civile pour défendre et promouvoir une gestion soutenable de la ressource en eau.



- Eaux glacées : Bernard Rousseau, pendant plus de cinq ans, dans les années 2000, vous avez été Président de FNE, et aussi pendant plus de vingt ans responsable de la politique de l’eau de FNE, comment comprendre que Nicolas Hulot avalise une relance massive de l’irrigation, et que les associations de défense de l’environnement demeurent muettes, quand elles n’approuvent pas un “plan de gestion de l’eau”, qui ne vise qu’à relancer l’irrigation ?

- Bernard Rousseau : Première remarque : je ne suis plus en charge de la politique de l’eau à FNE. Elle a été confiée au trésorier de la fédération, dans des conditions pour le moins déloyales et manipulatoires à mon égard, et qui n’honorent pas le précédent Président de FNE, ni le Président actuel en charge des affaires aujourd’hui. Quant aux membres du CA, on ne peut que constater leur grande discrétion unanime. Reste le trésorier qui se débat dans cette mélasse, tout en étant très occupé par ses diverses fonctions. Par contre les militants du réseau eau de FNE m’apportent leur soutien, et sont toujours mobilisés pour faire sortir FNE de cette situation qualifiée d’ubuesque par bon nombre de Présidents des associations fédérées.

En conséquence, je ne rapporte pas la position officielle de FNE mais la mienne. Elle n’est d’ailleurs pas déconnectée de la politique de l’eau en général et de l’activité des militants des associations avec lesquels je suis en contact régulier puisque je suis membre du Comité national de l’eau et administrateur de l’agence de l’eau Loire Bretagne, et aussi, il faut le rappeler car ce n’est pas anodin, créateur et animateur du réseau eau de FNE depuis plus de 20 ans.

Pour en revenir à la question de la relance de l’irrigation, avalisée par Nicolas Hulot, je ferai remarquer que ce thème revient chaque année avec plus ou moins d’intensité en fonction des conditions climatiques. On se souvient de l’impôt sécheresse instauré par Raymond Barre, Premier Ministre en 1976. Cette année-là, le fort déficit de pluie avait été marqué par l’explosion des dispositifs d’irrigation.

Enrouleurs et pivots s’étaient répandus dans les champs au service d’une agriculture industrielle dont l’impact, entre autres effets indésirables dont les pollutions par les pesticides, avait conduit à l’abaissement des nappes d’eau souterraines et à la réduction du débit des rivières en période de basses eaux. Faire des barrages et des retenues d’eau, financés par la puissance publique, était devenu le mot d’ordre des organisations agricoles hégémoniques, revendication qui, bien que n’étant pas nouvelle, revient maintenant chaque année avec toujours plus de force ; et cela paie puisque les volumes stockés augmentent régulièrement, ce qui n’empêche pas la mise à sec des rivières dans certaines parties du territoire !

On se souvient du programme d’aménagement de la Loire avec les barrages de Serre de la Fare, ou de Chambonchard, en grande partie dédiés à l’irrigation, ou encore du transfert de l’eau de l’Allier pour irriguer la Champagne berrichonne par l’intermédiaire du canal du Berry, un projet décapité en son temps à la suite du rapport de Jean Chapon sur sa faisabilité…Mais aussi de la multitude d’études et de rapports sur la sécheresse, comme par exemple l’Expertise scientifique collective (ESCo) de l’INRA de 2006.

En 2010, l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), en réponse à la nouvelle circulaire du 3 août 2010 précisant les conditions de mise en oeuvre de la réforme des prélèvements d’eau d’irrigation dans les bassins déficitaires, revendique la création de nouveaux stockages d’eau. Dans sa délibération N°4-2010 relative à la gestion durable des ressources en eau, l’APCA fait les remarques suivantes :

Constate : que l’interprétation locale par l’administration aboutit à des exigences disproportionnées.

Déplore que cette réforme vise à diminuer drastiquement les volumes prélevables et donc l’irrigation.

Déplore que les conséquences socio-économiques de cette réforme n’aient jamais été évaluées par les pouvoirs publics ;

Déplore qu’aucun plan financier sérieux de création de ressources en eau n’ait été prévu….. Adoptée à l’unanimité.

Il conviendrait que l’APCA réclame une évaluation économique des impacts environnementaux négatifs de la politique qu’elle conduit. Mais il ne faudrait pas en demander trop, car sa revendication qui sera suivie d’une intense opération de lobbying, conduira au Plan d’adaptation de la gestion de l’eau, et au soutien à la création de retenues d’eau et à l’adaptation des cultures de Nicolas Sarkozy, en prévision de l’élection présidentielle de 2012.

Ce plan de 5 ans était présenté par le Président de la République le 9 juin 2011 lors de son déplacement en Charente. Il portait sur la gestion de l’irrigation afin d’assurer l’équilibre entre besoins en eau et ressources disponibles. Il s’inscrivait déjà dans la perspective du changement climatique, qui se traduira par un accroissement des besoins en eau des plantes et une tension plus forte sur les ressources.

Il importait de mettre en place un plan d’action permettant de sécuriser l’irrigation, tout en réduisant la pression sur la ressource dans les secteurs en déficit.

Le plan précisait : « Pour les projets remplissant les trois conditions mentionnées ci-dessus, les aides financières apportées par les agences peuvent être revalorisées à 70% du coût des travaux au maximum. Financement FEADER : 15 M€ disponibles sur l’actuelle programmation. Un montant complémentaire peut être envisagé au titre de la future programmation. Financement agences de l’eau : 75 M€. Ce financement permet de couvrir 75 % des travaux dont le montant s’élèverait à 120 M€. Les collectivités peuvent également participer financièrement sur certains projets dans la limite d’un total d’aides publiques de 75%. Sur cette base, le plan pour la création de retenues d’eau collectives doit permettre l’engagement dans les 5 ans de la création d’une capacité de stockage supplémentaire de l’ordre de 40 millions de m3 supplémentaires. »

Après l’élection de 2012, ce plan sera gelé mais, malgré ce moratoire, des projets continueront à être réalisés. Après divers changements de Ministre de l’environnement, le moratoire sera levé, et l’instruction du gouvernement du 4 juin 2015 précisera ce qu’est le « Projet de territoire », ainsi que les règles de financement des agences de l’eau. « …seuls les projets de retenues de substitution qui s’inscriront dans le cadre d’un projet de territoire pourront être éligibles à une aide de l’Agence de l’eau. L’objet de l’aide de l’agence de l’eau se limite à rétablir les équilibres quantitatifs en zone déficitaire et à prévenir l’apparition des déséquilibres dans les zones les plus vulnérables au changement climatique à usage constant. ».

Tout y est, même la possibilité d’être laxiste dans le cas de contrôles de l’Etat aussi efficients que pour le fipronil1. Aujourd’hui ce projet de territoire, que nous devons à Madame Ségolène Royal, est toujours en vigueur ; se trouvera-t-il un Monsieur Hulot pour au minimum le défendre, et surtout pour l’améliorer ? Va t’il se contenter de laisser creuser des trous d’eau pour acheter la paix dans les campagnes ? Ou va-t-il agir pour faire pivoter l’agriculture vers une activité acceptable par tous, et qui ne se réduise pas à demander toujours plus d’eau en feignant d’ignorer ses pollutions ?

(Les textes qui ont servi de support à cette instruction ont été analysés dans la Lettre Eau n°66 (avril 2014 : « Les ressources en eau : vers une gestion quantitative territoriale ? ») puis dans la lettre eau n°75 (octobre 2016 : « Les projets de territoire : une gestion quantitative à la tête du client…qui se joue des problèmes de qualité d’eau ») où les leviers intéressants sont identifiés mais aussi les dérives potentielles. )

Aujourd’hui le ministre de l’Agriculture déplore que, sur les 87 projets qui ont été lancés ces dernières années, seulement 14 aient été réalisés. Il reconnaît donc que les volumes stockés ont augmenté. Visiblement il en voudrait plus, mais lancer un projet ne vaut pas obligation de réalisation, encore faut-il qu’il soit viable techniquement et économiquement, et aussi qu’il fasse régresser la pollution et pas l’inverse. Toutes ces raisons pourraient, (devraient) être une cause de non réalisation ! Considérer comme le fait le Ministre de l’agriculture que le contrôle administratif tatillon est seul responsable de la non réalisation des projets, est fortement réducteur, mais on comprend bien qu’en promettant la simplification des démarches administratives, il ne marche pas, il court…. dans un sillon déjà bien piétiné par ses prédécesseurs, et sous les encouragements du CGAAER.

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"Eau, agriculture et changement climatique, statu quo ou anticipation", CGAAER, juin 2017.

- EG : Les associations de défense de l’environnement demeurent muettes, quand elles n’approuvent pas un “plan de gestion de l’eau”, qui ne vise qu’à relancer l’irrigation ?”

- BR : La première assertion n’est pas très exacte car des associations nationales se sont exprimées, mais sans grande vigueur il est vrai. Pour FNE, cela a pris la forme d’un communiqué de presse au titre plutôt laborieux, pour le fond…. rien de percutant, comme d’habitude ! Par contre au niveau local, les associations sont mobilisées, elles n’ont pas attendu ce nouveau plan du gouvernement pour participer aux réunions de travail, car il faut étudier pour critiquer, et connaître pour participer aux enquêtes publiques ou pour contester juridiquement. Il faudrait leur donner plus souvent la parole et là je pense à Nature Environnement 17 et à son Président Patrick Picaud qui m’avait invité à la Rochelle à la célébration du cinquantième anniversaire de l’association, ou encore aux militants du Marais Poitevin très actifs sur le sujet des arrêtés sécheresses, et là bien sûr je pense à mon ami François- Marie Pellerin : une pointure en matière de gestion quantitative.

- EG : Pourquoi le lobby agricole parvient-il aussi aisément à faire adopter des décisions aussi contraires à l’intérêt général par tous les gouvernements ?

- BR : Le lobby agricole défend ses intérêts, et plus particulièrement ceux des 20% d’agriculteurs les plus productifs, et dont les intérêts sont principalement portés par les chambres d’agriculture. Ces établissements publics représentent une force technique considérable, avec une connaissance des sols et des exploitations capable de contrer les services de l’Etat, les services des agences de l’eau…Il résulte de ceci que les représentants syndicaux du syndicat majoritaire notamment, les présidents des chambres d’agriculture, sont très écoutés, car d’une part leurs revendications s’appuient sur des considérations techniques qui fleurent le bon sens paysan et d’autre part ils sont porteurs de menaces, car ils ont la capacité de mettre dans la rue des troupeaux de gros tracteurs : on se souvient des attaques contre les services de police de l’eau de l’ONEMA. Et les gouvernements redoutent le trouble à l’ordre public comme on a pu le mesurer dans un autre contexte à propos des manifestations des bonnets rouges contre les portiques sur les autoroutes pour prélever l’écotaxe par exemple. On peut aussi éclairer la question par les difficultés d’une agriculture libérale aidée, qui favorise l’agriculture industrielle, les grandes cultures céréalières par exemple, au détriment des petits agriculteurs les plus nombreux, évidemment le mélange est socialement explosif, et les gouvernements marchent sur des oeufs…manquait plus que du fipronil !

- EG : En France la politique de l’eau se décide donc au ministère de l’Agriculture, et non au ministère de l’Ecologie ?

- BR : Je ne pense pas que l’on puisse conclure de cette manière, même si certains aspects de la politique de l’eau pourraient le laisser penser. Une remarque à propos de la politique de l’eau : très schématiquement on peut la couper en deux. D’un côté des politiques d’appropriation de l’eau et des ressources du milieu aquatique avec une finalité économique. Le Ministère de l’agriculture, le Ministère de l’énergie, mais ce ne sont pas les seuls, se rangent principalement du côté de cette problématique avec toujours plus d’eau pour l’agriculture, plus de retenues, plus de prélèvements. De l’autre côté des politiques de protection avec des règles qui viennent encadrer et limiter les prélèvements, voire interdire certaines actions, protéger les ressources, les captages, les bords de rivières, lutter pour la reconquête de la continuité des cours d’eau, et pour la circulation des migrateurs et la conservation de la biodiversité…. etc. La politique de l’eau, c’est la confrontation entre ces deux logiques : l’appropriation et la conservation, d’où la confrontation feutrée entre ministères de l’énergie, de l’agriculture...etc, et le ministère de l’environnement, ce ministère de l’impossible selon une formule ancienne. Souvent le résultat de cette confrontation va dépendre de la sensibilité et de la volonté du Ministre, et surtout de la puissance de son cabinet dans le domaine considéré. Dans le domaine de l’eau, le cabinet de Nicolas Hulot n’apparaît pas marquant, même si Martin Guespereau, ancien directeur de l’agence Rhône Méditerranée, vient d’être recruté.

Toutefois la compétence du service de l’eau de son ministère demeure. Mais le message politique, celui que l’on remarque, doit être porté par le Ministre lui-même, et là on a surtout vu le Ministre de l’agriculture. La sensibilité de Nicolas Hulot par rapport à la politique de l’eau, est pour moi un sujet d’interrogations. Quand j’étais Président de FNE, il avait souhaité me rencontrer, un déjeuner avait été organisé, le philosophe Dominique Bourg y participait, à cette époque je n’ai pas eu le sentiment que la complexité de la politique de l’eau soit un sujet d’intérêt pour lui ! Mais j’aimerais m’être trompé !

- EG : le monde de la recherche a depuis longtemps analysé l’impasse du modèle agricole dominant. Les politiques n’écoutent pas suffisamment les chercheurs ?

- BR : Pour certains, citoyens ou scientifiques, le modèle agricole industriel est dans une impasse. Système sous perfusion avec injection d’argent public qui bénéficie surtout aux grandes cultures céréalières fragilisées par la volatilité des cours mondiaux. Crises à répétition dans l’élevage et disparition des petites exploitations avec un coût social et culturel élevé. Surproduction accompagnée par le gaspillage des denrées. De plus son impact sur les territoires est considérable : destruction des structures bocagères et du réseau des petits cours d’eau, perte de fertilité des sols contaminés de plus par les intrants chimiques. Et pour finir, pollutions de l’air, de l’eau et des milieux naturels par nitrates et produits phytosanitaires. Contamination des milieux marins, marées vertes à répétition malgré les efforts réalisés, ce qui se solde par une perte de biodiversité et une atteinte à la santé des citoyens et des agriculteurs. Un lourd passif pour cette activité, mais pour les gagnants de ce système, qui défendent leurs intérêts économiques, l’avis est bien différent. Ils y voient une évolution vers un système agro-industriel de plus en plus adapté à la compétition mondiale. Son chiffre d’affaires en France, de l’ordre de 170Md€ annuels (60Md€ agriculture seule), fait de notre pays la huitième puissance agricole en terme de part de la valeur de la production agricole mondiale (BSI Economics).

En règle générale, les partisans de l’agriculture industrielle sont peu regardants sur l’impact des produits chimiques utilisés, qui forcent par exemple à traiter l’eau afin d’éliminer nitrates et pesticides pour fabriquer de l’eau potable. Ils sont d’autant moins regardants que le chiffre d’affaires des engrais varie de 2 à 4 Md€/an, et celui des pesticides se situe autour de 2,3 Md€/an malgré les grandes ambitions d’écophyto, cette vaste rigolade qui nous occupe et n’arrive même pas à sauver les apparences. Il reste que le système agro-industriel donne de l’activité à des millions de travailleurs. Certains cultivent, d’autres font de la chimie ou construisent des machines agricoles, d’autres encore transforment les produits du sol et les transportent…etc. En fait ce n’est plus l’industrie qui est au service de l’agriculture, mais l’agriculteur qui est au service de l’agro-business.

Et il faudrait que les responsables politiques transforment ce système au motif que des chercheurs et des lanceurs d’alertes, à juste titre, ont dénoncé ses aberrations ? En supposant qu’il existe des responsables politiques ayant cette intention, que pourraient-ils faire ? Commencer par s’imprégner des déclarations du Président de la République à Bucarest le 24 août, il affirme : "La France n’est pas un pays réformable. Beaucoup ont essayé et n’y ont pas réussi, car les Français détestent les réformes. Dès qu’on peut éviter les réformes, on le fait". Après ces fortes paroles, que faire ?

Ne pas provoquer l’agro-business pour éviter le syndrome bonnets rouges, c’est ce que l’on fait depuis toujours, reste à renforcer l’agriculture biologique, on le fait déjà avec les reconversions, mais pas suffisamment, car le système agro industriel résiste en veillant sur les orientations du premier pilier de la PAC !

- EG : Quels sont les aspects les plus préoccupants pour les milieux aquatiques de cette relance massive de l’irrigation ?

- BR : Relance massive, cela reste à voir car, pour qu’elle le soit, il faudrait trouver les moyens financiers correspondants. Par contre on peut envisager la réalisation de projets solides techniquement et juridiquement ici ou là. Différentes situations se présentent : irrigation à partir des nappes souterraines, ou irrigation à partir des cours d’eau, ou mixtes, les conséquences peuvent être différentes, mais on sait aussi que des liaisons existent entre eaux de surfaces et eaux souterraines. Dans les nappes superficielles et, d’autant plus dans les systèmes karstiques, les pompages en nappes influent sur le débit des cours d’eau voisins, ou encore les pompages en nappes alluviales peuvent mettre à sec des rivières : les exemples sont nombreux.

Quand les prélèvements, autorisés ou non, sont supérieurs à la réalimentation naturelle du milieu, les ressources s’amenuisent, tous les usages sont affectés, la biodiversité est menacée. Plus limitant encore dans certaines régions : même si la réalimentation hivernale est suffisante, lorsque les prélèvements sont trop intensifs, ils abaissent chaque été le niveau des nappes et ceci au détriment de l’alimentation en eau des rivières et des milieux humides. Il convient donc de limiter les prélèvements en définissant un volume maximum prélevable : la zone est alors définie comme une “Zone de Répartition des Eaux” (ZRE).

Si un ou des pompages sont situés en (ZRE), l’ensemble des prélèvements devra être inférieur au volume maximum prélevable avec des règles de répartition entre usagers, qui pourront être différentes selon les lieux. Le calcul du volume maximum prélevable est hautement stratégique. Plus ce volume sera élevé, plus on pourra utiliser d’eau pour les usages, et donc pour l’irrigation.

Mais le mot calcul est impropre, il vaudrait mieux dire estimation qui correspond à la situation réelle qui ressort de la négociation entre marchands de tapis : entre les irrigants ou leurs représentants et les représentants de l’Etat, à la recherche des données historiques, sous le regard des associatifs…les bénévoles du système, témoins des conflits au sein de l’Etat !

Mais les besoins en eau d’irrigation sont cantonnés aux périodes estivales au moment où les rivières sont au plus bas et sont les plus fragiles. C’est alors qu’une autre notion surgit : la substitution ! Très schématiquement, elle est présentée comme une opération de bon sens primaire qui consiste à stocker de l’eau l’hiver pour ne pas en prélever l’été. Génial, il suffisait d’y penser ! Mais, à l’usage, la substitution va se révéler comme une idée machiavélique, source de confusions.

Deux cas de figures sont à considérer. La réserve d’eau de substitution est située sur un cours d’eau avec pour impacts négatifs : l’interruption de la continuité écologique, l’accumulation des pollutions, la dégradation de la qualité de l’eau dans la retenue, l’eutrophisation, la mauvaise qualité des rejets à l’aval.

De plus on ne peut méconnaître la difficulté à évaluer si la substitution est respectée ou non, car l’ouvrage peut stocker de l’eau au titre de la substitution, stocker de l’eau pour irriguer hors substitution, faire du soutien d’étiage pour diluer les pollutions, et aussi du soutien d’étiage pour améliorer la biodiversité, dans ce cas il est facile de mélanger les m3 car le diable se cache dans les détails.

Donc beaucoup de tares environnementales pour un prix de stockage modéré certes, mais qui paie ? La facture d’eau des consommateurs ! Le bassin Adour Garonne est un grand pourvoyeur de ce genre d’ouvrages, voir Sivens.

L’autre cas revient à créer des retenues d’eau hors rivières, en plein champ. Un trou est creusé et est rendu imperméable avec une géomembrane : ces dispositifs sont dénommés des “bassines” en Vendée-Poitou-Charentes. Elles ne sont jamais seules, chacune pouvant contenir jusqu’à un million de m3, leur remplissage se fera à partir d’un captage en rivière, ou souterrain, ou les deux. Le volume prélevable s’applique. Selon la théorie, ces bassines seront remplies hors des périodes estivales, en période hivernale donc, et le calendrier des périodes de remplissage, ainsi que les limites de prélèvements seront précisées. Seul problème, contrairement à ce que l’on pouvait supposer, les prélèvements d’été ne seront pas supprimés.

L’exemple du projet de 19 retenues de substitution du secteur Sèvre Niortaise-Mignon dans les Deux-Sèvres est hautement illustratif. Avant le projet, les prélèvements à l’étiage représentaient environ 8 Mm3 ces dernières années. Si les bassines sont réalisées il est prévu un stockage d’hiver d’environ 8 Mm3, suivi par un prélèvement d’été d’environ 8 Mm3, soit au total 16Mm3. Au titre de la substitution, on s’attendrait à voir disparaître les prélèvements d’été, absolument pas, ce qui fera dire à la coordination du Marais Poitevin que ce projet « est avant tout un projet de développement agricole ».

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Déposition Coordination du Marais Poitevin, 28 mars 2017.
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Histoire volumes irrigation agricole Sèvre Mignon

Par rapport au milieu ces bassines sont moins nuisibles que des barrages sur des cours d’eau, petits ou grands, mais des questions continuent de se poser sur leurs impacts collectifs directs et indirects. Le prix du m3 stocké est élevé, jusqu’à 8€/m3. Ce sont ces dispositifs qui pour l’instant, sont financés dans le bassin Loire Bretagne. Quant à la substitution, elle apparaît comme un piège de plus au service de l’acceptation des politiques de gestion quantitative.

Il y a les ZRE, et aussi toutes les zones qui ne le sont pas, et toutes les zones intermédiaires, pour lesquelles des dispositions de gestion sont prévues. On pourra se faire une opinion sur la complexité de la démarche de gestion quantitative en consultant le chapitre 7 du SDAGE Loire Bretagne de 2016-2021. Lors de l’établissement de ce document, les règles de gestion ont été négociées durement avec la profession agricole, mais ces règles qui résultent d’un compromis, peuvent toujours être tournées au niveau local par des services de l’Etat sous l’influence d’un Préfet sensible à la pression syndicale agricole.

On pourra être étonné par la complexité de ces règles, en fait dans le combat entre les forces de la prédation et les forces de la préservation, une manière d’en sortir aboutit toujours au renforcement de la complexité existante, chacun pourra s’en contenter, quitte à remettre les règles en cause à la première pluie.

L’aspect le plus préoccupant d’une relance massive de l’irrigation est facile à prévoir, c’est l’extrapolation de ce que l’on observe actuellement : réduction des débits d’étiage, mise à sec des rivières, abaissement des nappes, extension des milieux concernés, et surtout poursuite, voire aggravation des pratiques polluantes de l’agriculture industrielle au nom de l’efficacité économique.

Se polariser sur la gestion quantitative et sur l’irrigation : c’est se condamner à batailler sur un seul terrain, c’est s’enfermer dans un discours qui ignore les autres excès de l’activité agro-industrielle, notamment la pollution des eaux.

En effet faire des infrastructures coûteuses, aussi bien en investissement qu’en fonctionnement, incitera ces irrigants à rechercher les rendements les plus élevés, donc à augmenter les intrants, et indirectement la pollution qui les accompagne. Ceci vaut pour le maïs, culture très largement dominante dans les projets de bassines, mais aussi pour les productions à forte valeur ajoutée comme le melon….etc. Financer de tels projets avec les aides des agences de l’eau revient à financer l’augmentation de la pollution : une pratique contre nature !

Ce plan gouvernemental est conjoncturel, il recycle les vieilles revendications d’une partie du monde agricole, il est sans ambition, et sa ligne directrice n’est que le prolongement des pratiques passées. Où sont les dispositions volontaristes qui anticiperaient les impacts des changements climatiques, le véritable défi étant de ne pas prendre plus d’eau au milieu naturel, mais bien d’apprendre à en prendre moins ? Le message lancé par les Ministres ne s’inscrit pas dans cette posture novatrice : les changements climatiques sont seulement utilisés comme une pression supplémentaire au service des vieilles recettes. Au final la question qui subsiste peut être résumée ainsi. Une politique d’irrigation : pour quelle politique agricole ? Et pour quels agriculteurs ?

- EG : Existe-il des alternatives au “tout maïs irrigué” ?

- BR : Poser cette question, c’est rester figé sur une vision de l’agriculture qui se réduirait à l’irrigation. Une grande majorité des surfaces de maïs n’est pas irriguée, certes pour un rendement inférieur d’une vingtaine de quintaux à l’hectare, chiffre qui peut être plus important lors des années sèches. Quoi qu’il en soit, des plantes existent comme le soja dont les besoins en eau sont inférieurs, mais en quoi cela pourrait-il changer les orientations du système agro-industriel, car si plus d’eau était disponible, plus d’eau serait consommée sur des surfaces plus grandes. Toutefois pour d’autres raisons, il est intéressant agronomiquement et économiquement de diversifier les plantes cultivées, mais encore faut-il que les bonnes conditions environnementales soient respectées. Lors de mon dernier passage dans les Pyrénées Atlantiques j’ai constaté dans la vallée du gave d’Oloron un développement significatif des cultures de soja : par contre la densité de plantation n’avait rien à envier à celle des champs de maïs. Emprunter les petites routes qui parcourent le lit majeur de cette rivière, c’est circuler entre deux murs verts de 3m de haut qui, comme pour le soja, avalent les prairies. A Peyrehorade, haut lieu du kiwi, Monsanto veille sur ses murs de maïs !

- EG : Pourquoi ces alternatives peinent-elles autant à se mettre en place ?

- BR : Il n’est pas si facile de mettre en place des filières nouvelles. Il faut des acteurs volontaires pour porter cette ambition, il faut trouver des moyens, convaincre des exploitants, créer des capacités de stockage, faire naître et organiser les marchés. Ces démarches de constitution d’une filière prennent du temps, par ailleurs le développement de nouvelles filières peut venir concurrencer celles qui sont déjà organisées et installées, ce qui peut freiner les nouvelles initiatives.

- EG : Que-va-il se passer face à ces décisions dans les instances de gestion de l’eau, Agences et Comités de bassin ?

- BR : Pour l’instant, les Conseils d’Administration des agences de l’eau sont encore en congés, ils se réuniront vers la fin septembre, et l’on peut parier qu’ils se consacreront aux ponctions de l’Etat sur les budgets des agences de l’eau et à cette nouveauté : le financement de l’ONCFS.

Le sujet irrigation devrait venir plus tard au travers de dossiers particuliers comme celui des Deux-Sèvres qui devrait être traité par la Commission Intervention du CA de l’agence Loire Bretagne, puis revenir devant ce CA, comme tout dossier, pour décision financière finale.

L’irrigation relève de diverses réglementations et textes dont le “projet de territoire” présenté au CNE le 18 décembre 2013 et l’instruction du gouvernement du 4 juin 2015 relative au financement par les agences de l’eau des retenues de substitution. Cette dernière précise : “ Lorsque les projets comportent à la fois de la substitution et des volumes pour le développement agricole, les agences ne pourront intervenir que sur la part relative à la substitution…”

Le projet des Deux-Sèvres qui fait du stockage d’hiver sans supprimer les prélèvements d’été ne devrait pas bénéficier de l’aide financière de l’agence. Voilà un beau sujet de débat en perspective si ce dossier arrive en l’état devant le CA. Mais par expérience on sait que les promoteurs des bassines ne manquent pas de ressources, et l’on peut envisager qu’ils sauront trouver le biais qui leur permettra de tourner cette instruction !

L’autre possibilité est beaucoup plus radicale, l’instruction du 4 juin serait abrogée par le gouvernement. Il faudrait alors que Nicolas Hulot cautionne, mais le message de régression envoyé par le défenseur du climat serait désastreux. Que l’on se souvienne, il y a 20 ans peu de textes étaient contraignants, c’était la fuite en avant, et la multiplication des problèmes…pour aujourd’hui, c’est pourquoi cette option semble peu envisageable. Par contre il sera toujours possible dans la discrétion d’atténuer un article trop contraignant.

Dans leur combat contre le tout bassine, les associations de la coordination du Marais poitevin ont produit divers documents techniques dans lesquels j’ai largement puisé, elles proposent la mise en place d’un projet de territoire, car comme aurait pu le dire le Président de la République : pour convaincre, il faut expliquer, et quoi de mieux pour s’expliquer qu’un projet de territoire !

Dans sa contribution à l’enquête publique sur la création de 19 réserves collectives de substitution sur le bassin de la Sèvre Niortaise et du Marais poitevin, la députée des Deux-Sèvres et ancienne Ministre, Delphine Batho analyse le dossier au travers de l’instruction du 4 juin. Elle montre que, sur de nombreux points, il n’est pas recevable. Elle propose aussi la mise en place d’un projet de territoire.

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Contribution à l’enquête publique sur le projet de retenues collectives, Delphine Batho, mars 2017.

Mais la parade des porteurs du projet de réserves est déjà prête : malgré la seule opposition des associations, il a été validé en CLE un « ersatz » de projet de territoire qui n’est que l’agglomération des « contrats territoriaux » sous couvert du SAGE, bien loin des préconisations de l’ancienne ministre. Il est donc tout à fait envisageable que, lors de l’examen de ce dossier par le CA de Loire Bretagne, le projet de territoire soit au centre du débat, car il mobilise fortement les agences, et pas seulement au niveau financier. On peut toujours être insatisfait par la lenteur d’évolution des sujets et considérer que tous ces documents ne servent à rien, mais cette analyse est trop partielle, car la force des documents, même imparfaits, c’est leur existence, combinée à l’action volontariste des citoyens porteurs d’une exigence supérieure.

- EG : Pourquoi la société civile est-elle aussi impuissante face à des décisions aussi contraires à l’intérêt général ?

- BR : Dans son ensemble, la société civile ne se passionne guère pour la politique de l’eau et les excès de l’irrigation, elle s’engage plutôt dans l’humanitaire. Son action visible concerne surtout la fourniture d’eau potable et l’assainissement dans les pays pauvres, ou les pays dans lesquels des conflits armés désorganisent les Etats. Par exemple la loi Oudin-Santini permet ces actions à une échelle modeste, certes ! Devant la détresse humaine, les sujets terribles ne manquent pas, l’empathie est un vecteur puissant pour susciter l’engagement, et ceci d’autant plus que les médias y sont eux aussi très sensibles. Par contre analyser la politique d’irrigation en plein été ne fait pas vendre beaucoup d’exemplaires de journaux !

- EG : Que peuvent faire les citoyens et leurs associations ?

- BR : Continuer à faire ce qu’elles font, mais surtout s’organiser aux différentes échelles territoriales où la politique de l’eau se construit et se met en oeuvre. Pour mieux s’organiser, il faut donc plus de moyens, plus de militants chevronnés et volontaires qui ne confondent pas leurs marottes avec une structuration efficiente, plus de salariés pour fluidifier les échanges d’information entre militants aux différentes échelles, et qui ne se laissent pas détourner par l’accessoire.

Les associations doivent arriver à contrebalancer avec plus d’efficacité l’action des organisations économiques qui orientent fortement la politique de l’eau, c’est pourquoi elles doivent augmenter leur puissance technique, politique, et juridique : en un mot renforcer leur influence au travers d’une communication sans ambiguïté. Voici un programme plus facile à décrire qu’à mettre en oeuvre, il passe par l’engagement de citoyens militants expérimentés, sachant s’exprimer et ne refusant pas la confrontation publique. La force d’un mouvement associatif c’est aussi sa capacité à générer des leaders dont les actions se nourrissent d’une vision d’avenir.

(°) Bernard Rousseau, ancien président et ancien responsable de la politique de l’eau à France nature Environnement.

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Marc Laimé - eauxglacees.com