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Irrigation : le rapport démentiel des docteurs Folamour du ministère de l’Agriculture

30 août 2017

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Refonder toute la politique de l’eau et sa planification (SDAGE) au bénéfice exclusif d’une fuite en avant éperdue du modèle agricole productiviste, et donc relancer dans des proportions sans précédent l’irrigation à outrance sur fonds publics. Telles sont les conclusions sans équivoque du rapport “Eau, agriculture et changement climatique. Statu quo ou anticipation ?”, daté de juin 2017, et que le ministère de l’Agriculture vient de rendre public.



Le coup de force, dûment préparé depuis deux ans, que nous avons longuement chroniqué cet été, est sans précédent. Le rapport du CGAAER (*) signé par 12 (!) ingénieurs généraux des Ponts, des Eaux et des Forêts renvoie aux poubelles de l’histoire toute approche soutenable de la gestion de l’eau, qui n’est plus mobilisée que pour soutenir une fuite en avant éperdue d’un modèle agricole en perdition. Il éclaire singulièrement les fondements de la “communication” sur la gestion de l’eau opérée en Conseil des ministres par Nicolas Hulot le 9 août 2017.

Une "nouvelle ère", la "nouvelle politique", ils disaient.

(Onze ministres hier et aujourd’hui à l’Université d’été du MEDEF à Jouy-en-Josas. Seulement ?).

Ce que, ni la droite, ni le PS, n’ont jamais osé concéder à la FNSEA, la mise sous tutelle du ministère de l’Environnement par celui de l’Agriculture, l’actuel gouvernement, Messieurs Macron, Hulot et Travert, l’offrent sur un plateau au lobby agricole.

Il faut lire ce rapport, dont nous publions ci-après une synthèse, pour mesurer les périls qui menacent à l’horizon des tous prochains mois.

Bassines

Introduction

« Le changement climatique impacte le cycle de l’eau et l’agriculture. Les cinq grands risques identifiés par le dernier rapport du GIEC sont relatifs à l’eau, à l’agriculture et aux moyens de subsistance. Le risque est mondial, régional (Afrique, Méditerranée, Asie du Sud…), national et local. La sécurité alimentaire sera affectée sous ses quatre aspects (accès, stabilité, disponibilité, qualité) tout au long du siècle (GIEC, 2015).

La mission du CGAAER a considéré la problématique sous l’angle du développement durable, c’est-à-dire en développant une analyse systémique et prospective intégrant la question des besoins à satisfaire et celle des « externalités » (les impacts positifs et négatifs). Elle a synthétisé les statistiques et les documents internationaux (rapport du GIEC…), régionaux (méditerranéens et européens) et nationaux, puis elle a analysé six territoires représentatifs de la diversité français pour en explorer deux ou trois avenirs possibles.

Le rapport alerte sur les impacts du défaut d’anticipation (scénario statu quo). Il démontre la possibilité de solutions d’adaptation conformes à l’Accord de Paris (COP 21) dans les six territoires. Il met en débat six questions puis formule sept recommandations pour la réussite du développement durable. »

(…)

Des solutions sont possibles : les scénarios d’anticipation

D’autres itinéraires sont possibles. Des acteurs se mobilisent sur le terrain pour faire bouger les lignes : c’est le cas notamment en Vendée et en Languedoc. Les solutions d’intérêt général explorées par le rapport du CGAAER dans les six territoires reposent sur la mobilisation conjointe de plusieurs types de leviers.

Développer la ressource en eau utilisable

Dans tous les territoires, le développement de la ressource utilisable (au-delà de la seule substitution de prélèvements estivaux par des prélèvements en période de hautes eaux) est une condition sine qua non d’un scénario d’intérêt général. Il peut prendre, selon les cas, plusieurs formes :

- Stockage d’une petite partie des excédents hivernaux pour un report d’utilisation aux périodes déficitaires afin de satisfaire les nouveaux besoins de l’étiage. C’est une nécessité dans tous les territoires. Sur la Boutonne, stocker 4 % des écoulements annuels permettrait d’éviter les assecs annoncés, de répondre aux besoins agricoles et de gagner en compétitivité. Un tel taux (4 %) est faible en comparaison des taux observés en Espagne (Ebre : 50 %) ou au Maroc (Oum er Rbia : 200 %).

- Pompage dans les fleuves ou nappes à ressources abondantes et/ou transferts de cours d’eauexcédentaires vers des cours d’eau déficitaires. La réalisation du projet AquaDomitia par l’ex région Languedoc-Roussillon a permis de satisfaire les besoins urbains et des milieux littoraux (soutien d’étiage) et de sauvegarder, avec les autres mesures mises en oeuvre, 30 % du vignoble languedocien. Pompages et transferts font partie des solutions pour la Drôme et pour les Hauts-de-France.

- Réutilisation d’eaux usées traitées. Cette solution vaut notamment pour la Beauce et pour le Languedoc.

Améliorer l’efficience de l’irrigation

Des progrès significatifs ont été réalisés en France :

- l’irrigation gravitaire ne concerne plus qu’une exploitation sur dix en 2010 contre une sur trois en 1979,

- un irrigant sur quatre est équipé en microirrigation en 2010 contre seulement 3 % en 1979, et

- la productivité de l’eau d’irrigation en grandes cultures (tonne de matière sèche produite par m3 d’eau prélevé) a progressé de 30 % en 20 ans.

Quatre leviers ont contribué au progrès de l’efficience : la réduction des pertes dans les réseaux, l’aide à la décision pour le pilotage de l’irrigation, la sélection génétique et les stratégies d’esquive (décalage des cycles culturaux).

Des progrès sont encore possibles, en économie d’eau ou en résilience, notamment par la sélection génétique (blé, maïs) et par la promotion d’irrigations de précision et de type « agro-écologique ». Ils sont une condition du scénario d’anticipation, notamment en Beauce. L’effet de mulch procuré par les résidus végétaux ou des couverts vivants (« agriculture de conservation ») limite l’évaporation directe du sol et augmente la résilience aux sécheresses : c’est une autre voie de progrès possible.

Adapter les systèmes de culture

En Lozère, l’adaptation de la conduite des systèmes fourragers aux nouvelles conditions climatiques fait partie des leviers de l’adaptation. Sur la Boutonne, le projet de territoire promeut des cultures moins gourmandes en eau comme celle du sorgho. La recherche (INRA) met au point des systèmes pour aider les agriculteurs à faire les bons choix de culture en temps réel, selon la disponibilité en eau projetée.

Baisser les DOE (débits d’objectif d’étiage) pour les adapter aux nouvelles données hydrologiques de l’étiage

La prospective Garonne 2050 de l’Agence de l’eau Adour-Garonne a montré que les deux mesures déterminantes de l’adaptation sont, d’une part, la baisse des DOE, et, d’autre part, l’augmentation de la capacité de stockage d’une partie des excédents hivernaux. Selon Garonne 2050, réduire les DOE en proportion de la baisse annoncée du fait du changement climatique (-50 %) remettrait en cause les services multiples rendus par la Garonne en été. Les maintenir au niveau actuel serait hors de prix car nécessiterait des investissements considérables d’infrastructures (stockage). Un juste milieu doit donc être trouvé : baisse relative des DOE pour les adapter aux nouvelles données hydrologiques de l’étiage et stockage accru. Le présent rapport montre qu’en réalité, tous les territoires sont concernés.

Valoriser les produits et préserver le foncier irrigué

Un scénario d’intérêt général suppose de mobiliser d’autres leviers que d’agir sur l’offre (stockage, transferts, réutilisations) ou sur la demande (efficience de l’irrigation, adaptation des systèmes de cultures, baisse des DOE). En Lozère, mieux valoriser les produits locaux (création de valeur) permettrait de compenser pour partie la perte de revenus constatée et annoncée. En Languedoc et en Drôme, il est urgent de stopper la perte de terres équipées pour l’irrigation causée par l’étalement urbain.

Faire émerger un nouveau dialogue sociétal et une nouvelle génération de projets, promouvoir une approche d’économie verte de type « BRBS » (besoins, ressources, biens et services)

Dans tous les territoires, le passage à un scénario de développement durable nécessite un dialogue sociétal renouvelé, l’émergence de « projets de société » fondés sur une vision prospective (développement durable) et une capacité à arbitrer et à mettre en oeuvre les projets, donc aussi des capacités de maîtrise d’ouvrage.

Le développement de la ressource en eau utilisable imposera d’élargir la politique publique de l’eau d’une approche d’abord environnementale de type PER (pression état réponse) à une approche de développement durable de type BRBS (besoins, ressources, biens et services). Cette évolution pourrait conduire à des scénarios de durabilité allant bien au-delà de la seule préservation de l’existant : développer un peu plus d’eau utilisable permettrait par exemple de créer 500 emplois/an dans les Hauts-de-France, de produire des CIPAN (cultures intermédiaires pièges à nitrates) ou de transformer une part du vignoble du Languedoc en cultures de fruits et légumes (circuits courts).

Retenues

Six questions en débat

Le rapport met en débat six questions :

1. Alimentation : service marchand ou bien public ? Le rapport rappelle la position du Forum des ONG sur le droit à la « souveraineté alimentaire », l’importance stratégique nouvelle de la gestion de l’eau et la nécessité absolue de ne pas mettre en opposition consommateurs et producteurs. Chacun doit pouvoir se nourrir et notre indépendance alimentaire, qui est directement liée à la disponibilité en eau, doit pouvoir être préservée (Rapport « Eau : urgence déclarée », Délégation sénatoriale à la prospective, mai 2016).

2. Jusqu’où l’agriculture pluviale ou une agriculture irriguée peu consommatrice d’eau peuvent-elles couvrir les besoins ? Si la grande diversité française appelle à des solutions d’adaptation elles-mêmes diversifiées, le rapport du CGAAER souligne les limites des solutions « pluviales ». Il met en exergue une conclusion importante : l’irrigation, considérée jusqu’ici comme un facteur de production, devrait être comprise aujourd’hui comme un facteur de « durabilité » pour sa contribution à la diversité et à l’emploi, au maintien d’un maillage d’exploitations familiales ou encore à la gestion/prévention des risques.

3. Faut-il opposer l’eau « milieu » et l’eau « ressource » : quelle vision adopter des services écosystémiques et de l’écologie ? Le rapport questionne les impacts possibles sur les milieux aquatiques de la satisfaction des nouveaux besoins en eau agricole. Le doublement de la demande en eau agricole à l’horizon 2050 pour l’Europe de l’Ouest, retenu par le scénario « durabilité » du Centre des systèmes environnementaux de l’Université de Kassel, amènerait en France à prélever 3,4 % de la ressource renouvelable, ce qui est modeste par rapport aux pays déjà en situation de stress hydrique.

Par exemple, l’Espagne mobilise 19,2 % de sa ressource pour l’irrigation et elle a encore planifié une augmentation de 20 % de la superficie irriguée de 2015 à 2021, soit + 700 000 ha. Le rapport invite à adopter une vision écologique globale n’opposant pas milieux aquatiques et milieux terrestres. Il rappelle une conclusion du rapport sénatorial à savoir que le bon état des eaux ne peut s’appréhender sous l’angle seulement national et qu’il serait peu responsable de déplacer encore plus nos problèmes sur des pays qui ont moins d’eau et qui rencontrent bien plus de difficultés que le nôtre.

4. Quelles cultures faut-il irriguer ? A moins d’envisager une modification en profondeur des régimes alimentaires des français, il paraît raisonnable de sécuriser les productions qui concourent aujourd’hui à ces régimes. Le rapport rappelle que le choix des cultures à irriguer, dans le contexte du changement climatique, ne peut s’affranchir de la grande diversité d’enjeux portés par l’agriculture dans les territoires.

5. Le stockage de l’eau et la continuité écologique sont-elles compatibles ? Le rapport souligne l’importance nouvelle du stockage de l’eau, mise d’ailleurs en exergue par le dernier rapport du GIEC. Il rappelle la possibilité, dans biens des cas, de concilier stockage et continuité écologique.

6. Qui doit financer les investissements pour le stockage et l’irrigation ? Le niveau d’investissements est tel qu’il est en général hors de portée des agriculteurs seuls. Si l’on accepte l’idée que le stockage et l’irrigation sont indispensables pour s’adapter au climat et assurer la souveraineté alimentaire à long terme du pays, la question posée est donc de savoir qui doit prendre en charge le coût des investissements, à côté des agriculteurs : les consommateurs ou les citoyens (contribuables) ?

Bassines 2

Sept recommandations pour la réussite de l’anticipation

Le rapport se conclut par la formulation des sept recommandations suivantes :

1. Restaurer un dialogue interministériel entre les ministères en charge de l’agriculture et de l’environnement pour promouvoir des scénarios de type gagnant – gagnant

2. Porter le débat au niveau national (plan d’adaptation au changement climatique) et dans les Régions volontaires en s’appuyant sur la prospective (organisation de conférences-débats)

3. Porter la synthèse des débats devant la représentation nationale pour refonder la politique de l’eau et sa planification (SDAGE), apporter un soutien financier accru à la transition vers une agriculture durable

4. Inciter les Régions et les territoires à prendre en main les stratégies (schémas régionaux SRADDET) et les projets d’adaptation, mettre en place des projets territoriaux d’agriculture durable

5. Mobiliser la recherche pour chiffrer les externalités de la bioéconomie, des scénarios de statu quo et des stratégies alternatives dans les territoires

6. Communiquer et former les jeunes générations aux enjeux liés de l’alimentation, du changement climatique et de la gestion/activation intégrée des ressources, mobiliser l’appareil de formation agricole

7. Développer avec les ministères en charge des affaires européennes et étrangères et de la défense, une vision européenne et interrégionale sur l’eau, la sécurité alimentaire et le développement durable dans le contexte du changement climatique, adapter les politiques communautaires. »

(*) CGAAER : Conseil général de l’agriculture, de l’alimentation et des espaces ruraux.

PDF - 617.8 ko
"Eau, agriculture et changement climatique. Statu quo ou anticipation ?", CGAAER, juin 2017.
PDF - 3.1 Mo
"L’état de l’art", rapport annexe. CGAAER, juin 2017.

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Marc Laimé - eauxglacees.com