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Emmanuel Macron et Nicolas Hulot relancent l’irrigation agricole à outrance

10 août 2017

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Le “plan” de gestion de l’eau présenté en conseil des ministres le 9 août 2017 par le ministre (supposé) de l’Ecologie, signe, comme c’était aisément prévisible, et comme nous l’avions annoncé, un acquiescement total du gouvernement aux exigences de la FNSEA et des irrigants. Sous la communication fallacieuse, un seul objectif : favoriser la réalisation à grande échelle, en dépit du bon sens, des centaines de projets de création de retenues d’eau actuellement à l’étude, financées par l’argent public, afin de soutenir le “tout maïs irrigué”, catastrophe agrologique, financière et environnementale. Décryptage.



Nous avons déjà longuement narré comment tous les gouvernements, depuis un demi-siècle, ont toujours cédé au lobby des irrigants et de la FNSEA. Voir ci-après, en fichier joint, le chapître de notre ouvrage “Sivens, le barrage de trop”, dans lequel nous décrivions ces renoncements successifs depuis la loi sur l’eau de 1992.

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1992-2013, l’irrigation à tout prix, in "Sivens, le barrage de trop", Seuil 2015.

Le gouvernement de Monsieur Emmanuel Macron, après ceux de François Hollande et de Nicolas Sarkozy, vient de nous en offrir une nouvelle, et accablante, démonstration.

Un “monde nouveau”, la “nouvelle politique”, qu’ils disaient…

Lors de sa campagne électorale, à l’occasion de plusieurs déplacements dans l’Ouest, Emmanuel Macron avait tout promis à la FNSEA, ce que les commentateurs se sont empressés d’oublier :

http://www.eauxglacees.com/12-Presi...

Avant cela deux rapports sénatoriaux avaient parfaitement établi la “feuille de route” de la relance de l’irrigation à outrance, rapports dont aucun media ou ONG "environnementale" n’ont jamais évoqué l’existence...

Nous avions longuement dit tout le mal qu’il fallait penser des rapports Lozach-Tandonnet et Pointereau…

http://www.eauxglacees.com/2017-ver...

http://www.eauxglacees.com/Rapport-...

Le CESE veut « améliorer les capacités de stockage » de l’eau

Dans un avis, adopté le 27 septembre 2016, le Conseil économique, social et environnemental estimait qu’améliorer « les capacités de stockage et de transfert des eaux de surface » concourt à plus de justice climatique.

La notion était nouvelle et pour le moins floue pour le moment. Mais la section environnementale du Conseil économique, social et environnemental (Cese) entendait bien la porter et l’intégrer aux futures politiques publiques : la « justice climatique » qui consiste en premier lieu « à limiter des inégalités déjà existantes ou nouvelles générées par le réchauffement planétaire », avat fait l’objet d’un premier avis, présenté et adopté le 27 septembre 2016.

L’amélioration « des capacités de stockage et de transfert des eaux de surface » concourt ainsi à une meilleure justice climatique, selon le Cese, qui recommandait par ailleurs, pour le secteur de l’agriculture, de développer les rotations/associations de cultures, de favoriser les espèces les plus résistantes et d’opérer des sélections génétiques.

Il poussait aussi à structurer le secteur, à soutenir la capacité d’adaptation des producteurs et à mieux valoriser les opportunités agricoles liées aux évolutions climatiques.

En France, les conséquences du réchauffement climatique seront surtout importantes pour l’agriculture, l’aquaculture et la sylviculture, et de façon peut-être plus proche, pour la viticulture, indiquait encore le Cese, qui désignait l’Alsace, la Paca, l’Ile-de-France, la Bretagne, comme les régions métropolitaines les plus exposées aux risques climatiques.

Irrigants de France demande des « actions concrètes »

Selon le syndicat, « tous les clignotants sont au vert » pour agir, après deux rapports parlementaires et un avis du Cese rappelant la nécessité d’une politique de stockage de l’eau. Mais Irrigants de France souhaitait que cette « prise de conscience politique » aboutisse notamment à l’accélération de l’instruction des projets en cours.

Dans un communiqué paru le 28 septembre 2016, Irrigants de France rappelait donc « l’urgence de mettre en œuvre une ambitieuse politique de stockage de l’eau » après l’été sec en 2016.

Le syndicat se réjouissait néanmoins de la « prise de conscience politique » sur ce sujet, au lendemain de la publication d’un rapport du Cese qui jugeait qu’améliorer « les capacités de stockage et de transfert des eaux de surface » concourt à plus de justice climatique.

« Après deux récents rapports parlementaires sur l’eau (en juin et en juillet, ), tous les clignotants sont au vert pour agir dès à présent », soulignait Irrigants de France. « Il faut passer la première », lancaient-ils.

Le syndicat demandait ainsi d’accélérer l’instruction des projets en cours, de mettre en œuvre des projets de territoire affectés à la création de ressource en eau « concrets avec des échéances lisibles », et de simplifier la réglementation en matière de stockage et de gestion collective.

"Je vous ai entendus..."

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Lundi dernier, deux jours avant le dernier conseil des ministres des 100 jours de M. Macron, celui-ci recevait à l’Elysée les représentants des syndicats agricoles.

M. Hulot, pour sa part, avait reçu Mme Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, qui n’avait pas manqué de se réjouir de l’écoute du ministre, tout particulièrement quant à la question de l’usage de l’eau en agriculture.

http://www.eauxglacees.com/Irrigati...

Enfin la sécheresse exceptionnelle du printemps et de cet été 2017 offrait une fenêtre de tir particulièrement favorable.

Et c’est ainsi, en catimini, à la veille des vacances du gouvernement, que l’affaire allait pouvoir être bouclée.

Ce qui fut fait, alors “qu’en même temps”, on apprenait la nomination de Jean “Kappelmeister” Launay à la présidence du Comité national de l’eau… Dormez en paix braves gens. A propos des “gens”, ils sont où les insurgés sans cravates sur ce coup là ? Ah, oui, partis en vacances tellement ils était fatigués…

Venons en après ce préambule au décryptage de la communication gouvernementale comme diraient les traqueurs de “fake news”…

Le texte ci-après a été publié le 9 août, à l’issue du conseil des ministres sur le portail de l’Elysée. Nos commentaires en gras.

La gestion de l’eau

Aspersion

« Le ministre d’État, ministre de la transition écologique et solidaire et le ministre de l’agriculture et de l’alimentation ont présenté une communication relative à la gestion de l’eau. »

Première entourloupe, il ne s’agira aucunement de la « gestion de l’eau » au sens large, qui excède très largement le seul sujet de l’irrigation agricole, qui est l’unique prétexte de cette mise en scène.

« Alors qu’un important épisode de sécheresse touche de nombreux départements, le Gouvernement veut développer une politique de gestion durable de l’eau pour résorber les situations de tension hydrique, en veillant à associer pleinement les territoires à l’identification des actions pertinentes et à leur mise en œuvre. »

Il n’aura pas fallu attendre longtemps, mais seuls les initiés auront compris : « associer pleinement les territoires à l’identification des actions pertinentes et à leur mise en œuvre. » » Kézako ? Les « projets de territoires » c’est un concept et une arnaque sémantique inventés par Philippe Martin et un ingénieur des Eaux et Forêts, celui-là même qui avait avalisé dès 2001 le projet de Sivens. C’est dans un rapport dudit Martin que le concept apparaît au printemps 2013. Martin succédera à Delphine Batho, qui avait auparavant dès sa nomination, institué un moratoire sur les projets de retenue d’eau. Trois mois après sa nomination, Philippe Martin ordonne, lui, aux Agences de l’eau de refinancer les projets de retenue d’eau, et confie au Comité national de l’eau l’instruction et à vrai dire la mise en forme des « projets de territoire ». Projets de territoire que l’ineffable Ségolène Royal achèvera de porter sur les fonts baptismaux. Depuis lors les services de l’Etat comme les Agences de l’eau rechignaient toutefois quelque peu à refinancer à outrance les centaines de projets de territoires, et autant de retenues d’eau, que tentaient à toute force de leur fourguer irrigants, FNSEA et Chambres d’agriculture…

« La France connaît actuellement une situation hydrologique préoccupante. Dans 82 départements, les préfets ont pris des arrêtés de restriction d’usage de l’eau. Parmi eux, 30 départements sont couverts par des arrêtés de crise imposant l’arrêt des prélèvements d’eau non prioritaires (lavage de voiture, arrosage de jardins, remplissage des piscines…). Cette situation exceptionnelle pourrait devenir commune à partir de 2050 en raison du dérèglement climatique. Aussi, au-delà des mesures de restriction en période de crise, la politique de gestion de l’eau doit prendre en compte les changements de long terme pour préserver durablement les ressources naturelles, notamment pendant la saison des basses eaux. »

Ici instrumentalisation devenue classique, du changement climatique, mais aucune remise en cause d’un modèle agricole, celui du tout maïs irrigué, dont chacun sait pourtant qu’il est au cœur de la crise de l’eau.

« Dans ce but, le ministre d’État, ministre de la transition écologique et solidaire et le ministre de l’agriculture et de l’alimentation ont présenté des actions concrètes autour de deux objectifs : encourager la sobriété des usages et réguler en amont la ressource, grâce notamment à l’innovation ; faire émerger, dans l’ensemble des territoires, des solutions adaptées aux besoins et aux contextes locaux. »

Astucieuse transition, qui irait contre ces nobles intentions ? Nous autres car sous ce charabia, un unique objectif : la relance de l’irrigation à outrance.

« Les actions visant à encourager la sobriété des usages et l’innovation sont les suivantes :

- engager les citoyens, les entreprises ainsi que les services publics dans des démarches d’économies d’eau, grâce notamment à des campagnes de proximité de sensibilisation et de communication, tout au long de l’année ; »

Foutage de gueule absolu et culpabilisation du citoyen lambda, qui est en réalité la première victime du modèle agricole productiviste qui détourne l’eau à son unique profit.

« - poursuivre les investissements avec les collectivités territoriales pour accentuer la maintenance des réseaux afin de réduire au maximum les fuites dans les canalisations et favoriser la réutilisation des eaux usées traitées, quand cela est pertinent ; »

Arnaque phénoménale. Veolia, Suez et Saur ont fait disparaître depuis un demi-siècle près de 5 milliards d’euros qui auraient du être utilisés pour rénover les réseaux d’eau et d’assainissement qui, faute d’avoir été rénovés, fuient évidemment à tout va. Mais tout va bien, le Kappelmeister Jean Launay vient de co-signer avec le nouveau responsable des relations institutionnelles de Veolia, un opuscule dans lequel ils appellent à la création d’un fonds d’investissement, qui permettra aux collectivités d’emprunter pour rénover leurs réseaux…

« - développer une agriculture plus économe en eau et multi performante, notamment grâce au choix des assolements ; progresser encore, à travers l’innovation, dans l’efficience de l’irrigation (réduction des pertes dans les réseaux, pilotage, sélection génétique) ; »

Baratin de circonstance qui va conduire l’INRA et l’IRSTEA à produire industriellement nouveaux rapports et colloques dont on n’a jamais vu qu’ils aient conduit à une régression du « tout maïs irrigué » ;

« - réaliser, là où c’est utile et durable, des projets de stockage hivernal de l’eau afin d’éviter les prélèvements en période sèche, lorsque l’eau est rare ; »

Et voilà, nous y sommes. Relance à outrance des retenues d’eau, tu parles que les « projets de territoire » portés par les Chambres d’agriculture vont nous en tartiner des tonnes sur l’utile et le durable ! Tartuffes !

« - soutenir et valoriser la recherche et le développement de nouvelles solutions dans les organismes scientifiques ainsi que dans les pôles de compétitivité hydrique. »

Répétition, ça ne mange pas de pain, et ça fait bien…

« Les actions visant à faire émerger des solutions locales adaptées dans l’ensemble des territoires sont les suivantes :

- après celui de 2011/2016, élaborer un deuxième plan national d’adaptation au changement climatique d’ici fin 2017 pour mieux adapter les actions aux conséquences locales du changement climatique ;

Chacun fait ce qui lui plaît, plaît, plaît…

- soutenir le déploiement du plan d’actions « eau et assainissement » en outre-mer ;

De fait, il serait le temps d’arrêter de rejeter toutes les eaux usées (non traitées), de l’Ile de la Réunion à la mer, et d’attirer ce faisant les requins affamés ravis de l’aubaine, qui se régalent ensuite au dessert en croquant à pleines dents des abrutis de surfeurs…

« - accompagner les collectivités territoriales compétentes dans le domaine de la préservation de l’eau et des milieux aquatiques, notamment via les Agences de l’eau ; »

Ding, Ding, vous l’avez bien entendu le ravissant tintinabullement du tiroir-caisse ?

« - mobiliser les préfets coordonnateurs de bassin pour dynamiser les projets de territoire, qui permettent une concertation, avec l’ensemble des partenaires, sur les besoins locaux en eau ; »

Des fois qu’il y en a qui n’auraient pas bien compris : les préfets sont à disposition des irrigants, des chambres d’agriculture et de la FNSEA .

« - mettre en place une cellule d’expertise afin de dénouer les éventuelles difficultés rencontrées dans la gestion de la ressource en eau en agriculture. Cette cellule sera placée sous l’autorité conjointe des ministres de la transition écologique et solidaire et de l’agriculture et de l’alimentation. D’ici le 31 octobre, la cellule d’expertise examinera les cas de tous les « projets de territoires » en cours afin de déterminer s’il est possible d’accélérer leur réalisation, et rendra compte aux ministres des conséquences à tirer de cet exercice. »

Clair, net, sans bavures. On en reste pantois. Les centaines de projets de retenues d’eau déjà dans les cartons, auxquels vont bien sur s’en ajouter d’autres, vont donc d’ici à la fin de l’année, voir disparaître par miracle les stupides obstacles administratifs qui s’opposaient à leur réalisation et à leur financement. Merci qui ?

« Je suis ravi de voir ce travail commun à Nicolas Hulot et Stéphane Travert », explique Eric Frétillère, président des Irrigants de France, interrogé par Agra presse le 10 août, au lendemain d’une communication commune des ministres de la Transition écologique et de l’Agriculture sur la gestion quantitative de l’eau. « Avant, il n’y avait pas de position commune entre les deux ministères », soutient-il.

Concrètement, les deux ministres auront sous leur autorité une cellule d’expertise qui, d’ici le 31 octobre, doit examiner les projets de territoires dont la réalisation pourrait être accélérée. Le cabinet de N.Hulot précise que 47 projets de territoires seront examinés. La cellule sera composée d’un membre du CGEDD (ministère de la Transition écologique), d’un membre du CGAAER (ministère de l’Agriculture) et de deux personnes qualifiées représentant la profession agricole et les associations. « Le travail sera mené avec l’appui d’instituts techniques », précise le cabinet de N.Hulot.

Lire aussi :

- La relance de l’irrigation camouflée en "projet de territoire"

http://www.p-plum.fr/spip.php?page=...

Les eaux glacées du calcul égoïste, 22 février 2016.

- Irrigation : Nicolas Hulot au milieu du gué

http://www.eauxglacees.com/Irrigati...

Les eaux glacées du calcul égoïste, 8 aoüt 2017.

- Les enjeux du stockage de l’eau en agriculture, par Benoït Biteau

http://www.eauxglacees.com/Les-enje...

Les eaux glacées du calcul égoïste, 8 aoüt 2017.

- Emmanuel Macron et Nicolas Hulot relancent l’irrigation agricole à outrance

http://www.eauxglacees.com/Emmanuel...

Les eaux glacées du calcul égoïste, 10 aoüt 2017.

- Relance de l’irrigation, le gouvernement confirme

http://www.eauxglacees.com/Relance-...

Les eaux glacées du calcul égoïste, 13 aoüt 2017.

- Relance de l’irrigation : la colère des chercheurs

http://www.eauxglacees.com/ecrire/?...

Les eaux glacées du calcul égoïste, 15 aoüt 2017.

Marc Laimé - eauxglacees.com