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Inondations : les somnambules

7 juin 2016

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Nous ne combattons pas les inondations, nous les provoquons. Par inconscience, aveuglement, primat de la croissance à tout prix, appât du gain... Ce qui conduit au refus catégorique de remettre radicalement en cause des modèles de développement et d’aménagement du territoire qui rendent les désastres inévitables. Combien de temps encore, somnambules, allons-nous continuer à danser sur le volcan ?



La farandole des chiffres donne le tournis. En quelques jours à peine, 6,10 mètres de crue de la Seine enregistrée au zouave du Pont de l’Alma à Paris (pour 8,62 mètres en 1910), quatre morts, vingt-quatre blessés,1358 communes sinistrées dans 24 départements, chiffre arrêté le 16 juin (dont la moitié ne disposaient pas de Plans de prévention du risque inondation...), 25 000 personnes déplacées dans le Loiret, en Indre-et-Loire, dans l’Essonne, en Seine-et-Marne, qui ne retrouveront pas leur domicile ou leur outil de travail avant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Des dégâts évalués à un milliard d’euros…

“Ce n’est rien, tu le sais bien, le temps passe, ce n’est rien…”

Quand la grande crue centennale frappera l’Ile-de-France (et bien au-delà...), ce seront 600 000 personnes déplacées, 100 000 logements affectés, 30 à 40 milliards de dégâts, un ou deux points de PIB de la France évaporés, et au moins trois ans avant de retrouver une situation “normale”.

Crue 1910

En 2013, sollicité par l’EPTB Les Grands Lacs de Seine, l’OCDE décrivait ainsi par le menu l’impact terrifiant du retour de la grande crue centennale de 1910.

Il y a trois mois, au début du mois de mars 2016, l’exercice “EU Sequana” a simulé la catastrophe. Etat, défense civile, armée, RATP, SNCF, entreprises, collectivités locales… ont feint d’activer le grand plan de sauvetageélaboré depuis des années.

On apprendra aussi que les deux sondes (les seules…), de surveillance automatique en place à la hauteur du pont d’Austerlitz sur la Seine, à Paris, ont été endommagées par des débris flottant à la surface du fleuve en crue, trois jours avant son pic, qui aura du coup été sous-estimé d’un bon demi-mètre jusqu’au jeudi 2 juin… Ainsi le 1er juin, en début d’après-midi, le Directeur des services techniques de l’EPTB Grands Lacs de Seine tenait des propos apaisants à l’antenne d’Europe 1, augurant d’un pic de crue qui n’excéderait pas 5,30 mètres...

Rendez-nous Albert Simon !

Or la question n’est plus de savoir si la crue centennale reviendra, mais quand. Ce pourrait être dès l’année prochaine, puisque “crue centennale” veut dire que le compteur du risque est remis à zéro chaque année. En vrai c’est pire, comme aujourd’hui les sols sont complètement saturés d’eau, pour l’année prochaine ce n’est plus une chance sur 100, mais sur 50...

Le 4 janvier 2016, la Préfecture de l’Ile-de-France diffusait un communiqué alarmiste. La Seine risquait d’être à sec à Paris à l’été 2016. L’EPTB des Grands Lacs de Seine a dès lors, dès janvier dernier, commencé à remplir, comme chaque hiver, mais plus précocement et plus intensivement encore, les quatre grands lacs-réservoirs construits dans l’après guerre très en amont, à l’est et au sud-est de Paris, sur la Seine, la Marne, l’Aube et l’Yonne.

Vases communicants

L’hiver, ils stockent jusqu’à 850 millions de m3 d’eau qui seront progressivement relâchés l’été pour soutenir l’étiage de la Seine. Ainsi pourra-t-elle assurer le refroidissement des centrales nucléaires, alimenter les industries et l’agriculture qui en dépendent tout au long de son cours, jusqu’à son estuaire dans la Manche. Pourvoir à la production d’eau potable. Permettre la navigation, le transport de matériaux dont dépend le BTP dans toute l’Ile-de-France, le tourisme…

Si la Seine n’avait plus d’eau l’été, ce serait une autre catastrophe qui menacerait.

Il entre aussi ici un froid calcul économique, comme l’a confié le 7 juin à l’hebdomadaire Le Point Marc Vincent, directeur des services techniques de l’EPTB Seine Grands Lacs :« On estime le coût de la crue actuelle autour d’un milliard d’euros. Or, la sécheresse enregistrée entre 1998 et 2003 s’est soldée par une note de 3 milliards d’euros. » La messe est dite. Entre une crue de fin de printemps rare et des sécheresses estivales de plus en plus fréquentes, le choix est vite fait.

Depuis des années pourtant tout le monde savait que ce fragile équilibre à la Shadock - pomper l’hiver, relâcher l’eau stockée dans les barrages-réservoirs l’été -, était menacé. Il repose sur une hypothèse qui vient de voler en éclats : celle de voir se poursuivre infiniment le cycle ancestral de la pluie l’hiver, puis du soleil l’été.

Il a suffi qu’il pleuve intensément, tout un mois de mai, plu comme jamais depuis 1860, foi de météorologue, pour que toutes les certitudes volent en éclats.

Ici un biais colossal. Toute la problématique inondation a été formalisée depuis un siècle par les ingénieurs-aménageurs, qui ont tranquillement oublié qu’avant 1910, si on remonte, dans le temps long, jusqu’au douzième siècle, on retrouve la trace d’innombrables événements pluvieux "hors norme" en mai et en juin...

Ainsi, une étude sur les risques futurs relatifs aux précipitations intenses et inondations, pilotée par Philippe Roudier, combine modélisation régionale du climat et modélisation hydrologique en Europe pour un scénario modeste de réchauffement global (+2 °C). Elle conclut à une forte augmentation de l’intensité des crues décennales ou centennales (voir la figure ci-dessous). Le signal s’avère très robuste : il est commun aux 11 modèles de climat et 3 modèles hydrologiques étudiés.

Changement de débit crues décennale et centennale

Encore a-t-on échappé au pire, çà personne ne l’a raconté. Il y a quatre ans, en plein été, le lac de Pannecière, l’un des quatre grands lacs réservoirs dont on a beaucoup parlé, était vide. Il avait été vidé pour être curé, un peu beaucoup réparés surtout ses équipements (en vrai gravement déglingués…), et consolidée sa digue. Comme les travaux n’ont pas été de tout repos, doux euphémisme, çà a traîné en longueur. D’ailleurs le barrage était toujours en travaux l’an dernier...

Incroyable coup de chance. C’était l’été il y quatre ans, ça aurait pu, aussi bien, être cet été. Les travaux auraient pareillement déconné, et donc impossible de le remettre en eau d’un jour à l’autre. On est donc passé tout près du vrai désastre. Complètement par hasard.

Fausses pistes et faux semblants

A l’image du paragraphe “Pannecière” ci-dessus, la semaine du grand frisson a été marquée par une séquence médiatico-politique parfaitement funambulesque.

Ainsi, concernant Pannecière, son éventuel chômage cette année n’aurait en vérité rien changé. Pannecière est un petit lac à vocation hydroélectrique, qui n’a été rattaché que par raccroc au système des trois grands lacs-réservoirs Aube, Seine et Marne écréteurs de crue.

Pannecière ne stocke ainsi que 80 millions de m3, les trois autres 800 000m3...

La catastrophe n’a dès lors été évitée que par un hasard… météorologique.

C’est sur l’Ile-de-France, le Centre et l’Est de Paris (la Seine-et-Marne), que la perturbation “anormale” s’est bloquée durant un peu plus d’une semaine.

Dans le même temps, plus à l’est, la région des trois grands lacs-réservoirs Aube, Seine et Marne était épargnée par la perturbation “hors norme”.

Si la perturbation s’était fixée plus à l’est, les trois lacs-barrages n’auraient rien écrêté puisqu’ils déjà archi-pleins, et l’Ile-de-France et le Centre auraient été ravagés…

(Noter aussi que le volume des précipitations (combien de millimètres de pluie au m2 en une heure) pendant la semaine maudite n’était pas extravagant par rapport, par exemple, aux phénomènes "cévenols" qui affectent le sud de la France. En clair le pire est encore à venir...)

Et maintenant ? Maintenant rien. Les quatre barrages-réservoirs édifiés en amont de Paris stockent donc 850 millions de m3 d’eau. Depuis 20 ans on projette d’en construire un cinquième en Seine-et-Marne, à La Bassée. Il coûterait au minimum 500 millions d’euros, et permettrait de stocker 50 millions de m3 supplémentaires. Depuis 20 ans toutes les autorités concernées, toutes, sous tous les gouvernements, s’écharpent et ne font rien. Au demeurant, s’il était construit, n’écréterait-il que quelques centimètres de crue. Dérisoire.

Tout juste vient-on de décider, après vingt ans de vaines palabres, de commencer à construire un petit “casier expérimental”. Les travaux pourraient débuter… en 2023.

Résumons. Les quatre barrages-réservoirs peuvent stocker, quand ils sont pleins à ras bord, comme aujourd’hui, un peu plus de 850 millions de m3 d’eau.

Le retour de la grande crue centennale ce seront 5 milliards de m3 d’eau qui dévasteront l’Ile-de-France, le Centre et une immense région en amont, à l’est de Paris.

En septembre 2015, s’en souvient-on, des inondations meurtrières ravageaient les Alpes-Maritimes, au bilan une vingtaine de morts, succèdant à celles ayant frappé le Gard, le Var, la Vendée (après Xynthia, 47 morts), la Bretagne l’hiver précédent, l’Hérault un mois plus tôt, témoignant d’une incapacité structurelle à prévenir des phénomènes qui vont se multiplier à l’horizon des prochaines années.

Un “aménagement” du territoire ravageur

A rebours du refrain fatalité-compassion qui a tout recouvert une semaine durant, force est de constater que tout cela est parfaitement prévisible, rançon de plus d’un demi-siècle de dévastation de la nature, rupture de ses équilibres et rythmes naturels, pratiques agricoles ravageuses, et surtout politiques d’aménagement du territoire et de l’urbanisme aux conséquences dévastatrices.

On nous répète à l’envi depuis des lustres que la France perd l’équivalent en terres agricoles de la surface d’un département tous les dix ans… On a vu se transformer le bocage, avec ses haies et ses canaux d’évacuation séparant les petites parcelles, en immenses étendues satisfaisant aux conditions d’agriculture intensive que souhaite l’industrie agro-alimentaire.

Il faudrait aussi d’urgence reboiser des pans de collines ou de montagnes pour arrêter les torrents d’eau et de boue qui les dévalent. Qui y songe ?

Pour le reste, remembrement, drainage, destruction des sols, disparition des zones humides, ont transformé les terres agricoles, celles des grandes exploitations désormais dominantes, en sols stériles qui ont perdu leur humus et les micro-organismes qui les font vivre. Des sols morts, endurcis, dans lesquels l’eau ne s’infiltre plus.

Et les rivières ? Hier des organismes vivants qui sortaient parfois de leur lit, noyant les champs alentours quand leur flux s’emballait, puis refluaient, allaient, venaient, zigzaguaient…

Ruisseaux, rivières et fleuves ont été chenalisés, bétonnés, enterrés.

Les zones humides ont été éradiquées.

Les champs d’expansion des crues viabilisés, aménagés, urbanisés…

Au final l’imperméabilisation des sols, partout à l’oeuvre, en milieu rural, où les sols qui accueillent des monocultures à haut rendement interdisent l’infiltration, comme en milieu urbain ou péri-urbain, où le ruissellement accompagne la bétonnisation générale des espaces, où s’édifient zones industrielles, centre commerciaux, lotissements, gares, autoroutes…, au détriment d’espaces verts, transformés en vitrines d’ambitions électorales adverses.

Ici l’angle mort, le nouveau mantra, "l’attractivité du territoire" et le "marketing territorial", le Nouveau Petit Livre Rouge de tout édile. Saint Länder priez pour nous ! A l’heure de la guerre économique de tous contre tous, un territoire c’est un ratio, de croissance, de développement, d’aménagement, d’urbanisation, de viabilisation, en un mot "d’attractivité" : "Laissez venir à moi les petites entreprises", non tant qu’à faire surtout les grosses, à qui l’on déroulera le tapis rouge. L’ultima ratio, sans limites...

Tiens, à propos d’autoroute, personne n’a songé à demander à Vinci pourquoi l’élargissement de l’A10 à six voies à hauteur d’Orléans, des travaux qui venaient tout juste de s’achever, ont transformé une autoroute flambant neuve en baignoire, avec 400 naufragés, automobilistes et camionneurs évacués par l’armée, mobilisée "sur zone" en désespoir de cause ?

Claude-Marie Vadrot casse le morceau dans Politis le 9 juin : "La portion de voie hors d’uage était construite sur une zone humide, et tout le monde le savait depuis longtemps..."

Car l’inondation ce n’est plus seulement, loin s’en faut, la rivière qui déborde, c’est aussi aujourd’hui le ruissellement, les remontées de nappes, des invasions invisibles.

L’eau qui ne peut s’infiltrer ruisselle et s’accumule si elle ne peut s’écouler normalement. Avant qu’un épisode météorologique hors normes ne finisse par faire des ravages, eux aussi « hors normes ».

Tout cela est connu, archi-connu. On en débat, on élabore des programmes, on aligne les promesses, toujours sans lendemain…

Et surtout le culte de l’aménagement perdure. Tout un éco-système prospère sur le désastre. L’Etat a depuis longtemps abandonné. Ses services sous-traitent tout à des bureaux d’étude tout puissants qui font la pluie et le beau temps. Elaborent les diagnostics, les font adopter par les collectivités, interviennent ensuite aux côtés des maitres d’oeuvre qui construisent inlassablement bassins de rétention qui déborderont et digues qui ne protégeront rien.

Dans le même temps, hélas, collectivités locales, élus, acteurs économiques, services de l’Etat, continuent à fermer les yeux sur la délivrance des autorisations de construire en zone inondable, car cela procure des rentrées d’argent aux communes, et constitue aussi le gage d’une réélection.

En dépit des discours officiels, on ne remet en cause qu’à la marge le bétonnage des villes qui imperméabilise le sol et empêche l’eau de s’infiltrer, en faisant la promotion outrancière de la « gestion alternative des eaux pluviales », et des carrières qu’elles promeuvent.

Mais des efforts considérables ont été faits pour prévenir les inondations, objectera-t-on.

Sur le papier c’est vrai. Sauf que la prévention du risque d’inondation à la française c’est un village Potemkine, de papier… Un amoncellement incompréhensible de programmes, plans, dispositifs de prévention, comme s’en sont rendu compte à l’automne 2015 les usagers de l’association Eau Secours 34, sise à Montpellier dans l’Hérault, qui ont tenté de décrire le monstre, en publiant une présentation de la gestion du risque d’inondation en France.

In fine, ce qui a surtout émergé au fil du temps c’est la "culture du risque pour éviter les dégâts", ce qui revient à dire qu’on ne changera rien aux pratiques qui sont à l’origine de l’aggravation du risque d’inondation, mais que l’on va tenter d’en limiter les effets dévastateurs.

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : Départements et communes touchées.

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : Départements et communes touchés

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : communes avec PPRI

Arrêté CAT-NAT du 8 juin 2016 : Communes avec PPRI

Déni de la réalité, évitement, et bottage en touche vers la "résilience", ce qui ouvre la voie à la poursuite du retrait de l’Etat de ses missions régaliennes, au bénéfice d’une montée en puissance d’une logique purement assurantielle...

Ne restera alors plus qu’à "anticiper la gestion des déchets issus de catastrophes naturelles", et la boucle sera bouclée...

La mémoire et l’oubli

La France pêche aussi par sa grande faculté d’oubli, comme le rappelait le 4 juin dernier, dans une interview au Journal de l’environnement, Emmanuel Garnier, directeur de recherche CNRS au laboratoire LIENS de l’université de La Rochelle :

« Il est essentiel de retrouver la mémoire des inondations et des submersions, car la tempête Xynthia a révélé le même problème. Les autorités l’ont considérée comme un phénomène exceptionnel, alors qu’une submersion similaire s’était produite dans les années 1950.

Seulement, les élus préfèrent l’oublier pour construire et justifier leur manque de réaction. Le jour où l’aléa va se reproduire, ils vont pouvoir dire à nouveau qu’il s’agit d’un phénomène exceptionnel, mais que dorénavant ils l’envisageront. C’est typiquement français, et plus largement latin. Ils vont construire quelques digues, puis oublier de les entretenir…

Au Royaume-Uni, au contraire, les repères des crues sont maintenus et entretenus régulièrement. Les écoliers se rendent sur les lieux. Et après chaque nouvelle catastrophe de nouveaux sont créés ! En Allemagne, des poteaux de 2 à 3 mètres sont érigés dans les zones inondées. Ils rappellent les dates et l’intensité des inondations. Cela stoppe toute velléité d’urbanisation. »

Comment construire en zone inondable ?

Preuve s’il en était que l’aveuglement criminel s’accommode parfaitement de l’obscénité, depuis une dizaine d’années architectes et urbanistes ont développé un nouveau business promis à un avenir radieux, la “construction en zone inondable”, qui est même doté d’un prix de la “meilleure construction en zone inondable”, décerné en grand arroi par… Ségolène Royal !

Et comme le proclame le site spécialisé AMC-Archi le 9 juin : « C’est aux architectes, urbanistes et paysagistes de considérer le risque d’inondation comme un levier de renouvellement de la ville. »

« Les récentes crues ont déstabilisé le pays. Pourtant, les inondations représentent, en France, le premier risque naturel : un bâtiment sur quatre y serait exposé et plus de 20% de la population française vivrait en zone inondable. Des chiffres qui impressionnent, mais traduisent le simple fait que, de tout temps, les hommes se sont installés dans les vallées, près des rivières et des côtes. Des outils réglementaires et législatifs sont aujourd’hui à la disposition des élus et professionnels de l’aménagement et de la construction pour faire face aux inondations. Les plans de prévention des risques inondations (PPRI) comme les programmes d’action et de prévention contre les inondations (PAPI) sont autant de dispositifs pour mettre en place des stratégies de gestion de crise et de retour à la vie normale. Mais, au-delà des outils réglementaires, il est indéniable que la prévention des risques naturels procède avant tout de l’aménagement du territoire, du traitement du paysage, puis de la planification urbaine et, enfin, des techniques architecturales ou constructives. C’est aux architectes, urbanistes et paysagistes de considérer le risque d’inondation comme un levier de renouvellement de la ville. »

L’affaissement des services publics

Les épisodes récurrents d’inondations meurtrières s’inscrivent aussi dans le contexte plus large de l’affaissement général des politiques publiques, et des services qui les portent. Ainsi des ravages de la « Révision générale des politiques publiques » (RGPP), initiée en 2007 par François Fillon sous la présidence Sarkozy, poursuivie en 2012 par Jean-Marc Ayrault, sous l’appellation de « Modernisation de l’action publique » (MAP).

Lors du discours inaugural prononcé en introduction du séminaire co-organisé par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), et l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques (Onema) à Bron le 11 décembre 2004, Laurent Roy, alors directeur de l’eau et de la biodiversité au ministère de l’Ecologie, en donnait, involontairement sans doute, une saisissante illustration :

« (…) Dans les services déconcentrés, par exemple, il y avait des réflexes. J’étais en DDAF, j’étais en DIREN, on connaissait à l’époque, plutôt côté agriculture, les coordonnées de l’ingénieur Cemagref le plus proche. On l’appelait quand il y avait un pépin, c’était pareil côté DDE vis-à-vis du CETE. Les structures ont évolué au sein de l’administration déconcentrée de l’État avec des fusions dans des structures plus importantes, les DREAL, les DDT. Avec des connaissances probablement moins fines de tout le réseau d’appui qu’ils pouvaient mobiliser, et puis la refonte en profondeur de ce réseau d’appui avec la création du Cerema et avec l’évolution du Cemagref vers l’Irstea, beaucoup plus orienté recherche, donc probablement moins facilement présent sur le créneau du transfert. Il y a donc un énorme besoin en termes de transfert, d’authentification des capacités à mobiliser les résultats de la recherche et développement au service de l’action opérationnelle, ainsi qu’un besoin d’expertises qui se font de manière moins immédiates, moins évidentes, moins fluides.

(…)

Le contexte institutionnel a changé car (le législateur) a souhaité structurer la maîtrise d’ouvrage sur la question de l’entretien de ces milieux par la compétence Gemapi : gestion de l’eau et des milieux aquatiques et prévention des inondations qui figure dans la loi métropole promulguée en janvier de cette année (2014). Donc normalement il y a des maîtres d’ouvrages partout ; les communes et EPCI à fiscalité propre qui peuvent s’appuyer sur les EPAGE, anciens syndicats de rivières, établissement publics d’aménagement et de gestion des eaux. Encore faut-il avoir les techniques les plus adaptées à un bon fonctionnement des milieux aquatiques qui consiste d’abord à ne pas considérer les cours d’eau comme des tuyaux qui ont vocation à évacuer l’eau vers l’aval le plus vite possible mais bien comme des milieux vivants qui ont vocation à bien fonctionner. Cela est aussi un des sujets polémiques du moment. »

Les collectivités locales prises au piège

En 2014 la loi MAPTAM qui a créé les « Métropoles », l’un des trois volets de l’Acte 3 de la décentralisation, a créé une nouvelle compétence, la Gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations (GEMAPI). L’état s’est désengagé de ses missions régaliennes, confiant autoritairement le boulet de inondations, et de la gestion de 10 000 kilomètres de digues, aux collectivités. Un tremblement de terre.

Les élus et leurs associations sont vent debout contre ce transfert forcé, qui sera effectif dès le 1er janvier 2018, d’autant plus que pour financer ces nouvelles missions elles devront créer une « Aquataxe », à laquelle seront assujettis les 17 millions de Français menacés par un risque d’inondation. Une taxe d’un montant maximum de 40 euros par personne et par an, qui sera perçue avec les impôts locaux…

Ajouter à cela la poursuite de la baisse de dotations de l’Etat aux collectivités locales, à hauteur de 17 milliards d’euros jusqu’à 2020, en attendant le nouveau coup de bambou de « réduction des déficits » après 2017…

Qu’on y songe pourtant. Qui est monté au front pendant une semaine d’inondations ravageuses ? L’armée, la protection civile, les pompiers, l’état, et non la cohorte des futures « gemapistes », ces malheureuses collectivités locales totalement dépassées par l’ampleur du désastre à venir.

Les sirènes de la langue de bois

Cette semaine mémorable aura aussi été marquée par un sidérant black-out. Les célébrités du petit monde de l’eau français se sont vite passé le mot, grands mamamouchis comme politiques : silence radio, tous aux abris.

Quelques seconds couteaux ont été envoyés au front. Le scénario est désormais bien réglé, les éléments de langage multidiffusés :

“Déchaînement de la nature, réchauffement climatique, épisode cévenol, catastrophe sans précédent, compassion nationale, témoignages déchirants des rescapés, cellule de crise, déplacements officiels, indemnisation, résilience, programmes de prévention…”

En résumé, c’est la faute à pas de chance et on ne peut rien faire.

Quant à EELV, à FNE, à M. Hulot et autres stars estampillées “société civile” et COP 21 qui se battent atrocement (à la télé), pour sauver la planète et l’avenir des petits nenfants, pas une ligne, pas un mot. Vertigineux.

Apothéose avec l’ineffable Ségolène Royal, ministre de l’Environnement (ce qu’il en reste), dans ses oeuvres, demandant le 6 juin sur LCI : que « toutes les communes se dotent de sirènes ». « Lorsque les catastrophes arrivent la nuit, il faut prévenir beaucoup plus rapidement les habitants. Je vais écrire à toutes les communes qui sont en zone inondable (car) je veux absolument que toutes les mairies soient équipées d’alertes sonores. Cela peut être les cloches des églises ou une sirène. » Il existe certes des applications efficaces sur les smartphones, a reconnu la ministre, mais tout le monde n’a pas de téléphone portable ». Il faut donc « en revenir aux bonnes vieilles méthodes ».

(Nous allons écrire à Mme Royal qu’elle a oublié les sourds, c’est pas politiquement correct du tout, ça. D’ici à ce que Barbara Pompili balance un tweeto vengeur, qui lui vaudra d’être renvoyée à ses chères études...).

Après les cloches et les sirènes, les satellites, la 3D et les jeux video…

L’après crise c’est Grand Guignol à tous les étages. Le Cerema (un garage à la campagne où l’on a fourgué les débris de l’ingénierie publique qui ne pouvaient pas encore être collés en retraite), se dépêche de clamer qu’il "appuie le Ministère pour activer le système de surveillance des inondations par satellite".

Européens les satellites, ça fait plus mieux.

Selon la formule grinçante de Marx, « l’histoire se répète toujours deux fois, la première comme une tragédie, la seconde comme une farce. »

La direction de la prévention et des risques (DPNR) du ministère de l’Environnement (ce qu’il en reste) a mis en ligne le 7 juin une Note datée du 31 mai 2016, qui précise aux collectivités la marche à suivre pour mettre en œuvre des actions de formation et de sensibilisation aux risques d’inondation sur les territoires à risques importants (TRI). Dans le cadre de la stratégie nationale de gestion des risques d’inondation (SNGRI), 122 territoires ont été identifiés par arrêté, parmi lesquels figurent précisément l’Ile-de-France, la vallée de la Loire et du Cher ou encore Rouen. Au total, environ 2500 communes et leurs 11 millions d’habitants "représentent les principaux enjeux exposés aux risques d’inondation et de submersion marine".

Une aide financière plafonnée à 20 000 euros sera attribuée, "à chaque TRI ou groupes de TRI pour organiser une action forte de sensibilisation des populations en 2016, à la période la plus appropriée par rapport au contexte local et en lien éventuellement avec la journée internationale de prévention des catastrophes fixée par les Nations unies au 13 octobre 2016". Les thèmes abordés devront notamment permettre à chaque habitant "d’évaluer sa propre vulnérabilité et celle de ses biens, adapter son habitat afin d’en réduire les conséquences dommageables, se préparer en cas d’évacuation ou se former aux comportements qui sauvent".

Les types d’actions proposées pourront être, par exemple, "des ateliers avec les jeunes, des expositions, des serious games, des animations avec mise en situation, des représentations en 3D des phénomènes, des portes ouvertes dans les collèges avec présentation de leur plan particulier de mise en sûreté, des exercices associant et responsabilisant la population…".

(On respire, Les Petits Débrouillards, qui menaçaient faillite, sont sauvés, et Ghislaine Hierso avec...)

"Plouf 75"

(…)

Un bilan de ces actions sera effectué fin 2016 "afin de valoriser les plus exemplaires et reproductibles dans l’élaboration des programmes d’action de prévention des inondations Papi à venir".

Des somnambules…

Lire aussi :

- Le Chêne ou le Roseau, quelle stratégie du risque d’inondation en France, Sylvain Rode, Cybergeo, 2012.

- Seine, une crue 2016 demi-millénaire

Les Crises.

- La digue ne réduit pas le risque, elle le déplace.

Frédéric Bonnet, Libération, 28 juin 2016.

Marc Laimé - eauxglacees.com