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Eau, biodiversité et agriculture : l’impasse

26 février 2016

par Marc Laimé - eauxglacees.com

Le CGEDD et le CGAAER viennent de renouveler un exercice d’audit initié en 2010, qui consiste à tenter d’évaluer la pertinence de la mise en œuvre des politiques publiques de l’eau et de la biodiversité conduites dans cinq départements. Le dernier en date, effectué en 2014 dans l’Orne, la Meurthe-et-Moselle, la Drôme, le Nord et le Var, fait à nouveau apparaître que l’impact des politiques agricoles sur les milieux demeure très problématique.



« La profession agricole se positionne désormais de manière offensive, avec des nuances selon les départements », souligne d’emblée le rapport mis en ligne le 15 février 2016 sur le site du CGEDD.

Ce qui se traduit depuis quelques années par la « contestation croissante de la police de l’environnement et les contrôles » et des pressions récurrentes pour « remettre à plat » la directive nitrates.

Une directive dont les auteurs du rapport mettent en doute l’efficacité, en raison d’une approche réglementaire « complexe, souvent peu lisible sur le terrain et difficile à contrôler ». Sans compter que les questions de zonage « mobilisent les énergies, au détriment de la mise en œuvre des plans d’actions ».

Dans la plupart des départements audités, ce seraient surtout les nitrates et les pesticides agricoles, ainsi que l’hydromorphologie dégradée, qui risquent de compromettre l’atteinte des objectifs de "bon état" des masses d’eau fixé par la DCE du 23 octobre 2000, avec trois dates butoir, en 2015, 2021 et 2027.

« Le contexte de contentieux communautaire rend par ailleurs difficile certaines adaptations qui sembleraient pourtant nécessaires au niveau local : mise en place d’un réseau de mesures affecté au suivi des concentrations en nitrates dans la Région Paca, assouplissement des conditions de stockage ou d’épandage des fumiers dans la Drôme et la Meurthe-et-Moselle  », pointent aussi les rapporteurs.

Autre point faible : un « retard important » sur la protection des captages d’eau potable.

(Sous la litote, obligée dans ce genre d’exercice, le constat que la protection des captages est en réalité totalement ensablée, comme l’ont établi nombre de rapports récents. Note EG...)

Quant au plan Ecophyto, s’il « est bien décliné dans les régions et départements », il n’en est pas efficace pour autant, déplore le rapport. Même si quelques réussites sont signalées, notamment dans le Var et l’Orne.

Autre point noir : « Les zones humides continuent globalement de régresser dans les départements audités. » Toutefois les démarches de caractérisation et d’inventaire s’affinent et se multiplient.

Le dispositif Natura 2000, quant à lui, « peut être considéré comme stabilisé dans la quasi-totalité des départements audités ». Mais « il reste difficile d’objectiver la contribution de Natura 2000 à l’état de conservation favorable des espèces et des habitats » et « un consensus » permet d’affirmer que « les pressions restent très importantes (urbanisation, pratiques agricoles intensives) et que de manière générale, la biodiversité continue de régresser ».

Et dans un contexte budgétaire tendu, « la question des financements mobilisables se pose ».

Les premiers schémas régionaux de cohérence écologique (SRCE), supports de la trame verte et bleue, ont été adoptés en 2014, d’autres sont en cours d’élaboration.

Ils « sont accueillis plus ou moins favorablement par les partenaires (agriculteurs, fédérations des chasseurs) ». Reste à les traduire en termes opérationnels et concrets.

(Sans parler des autres nouveaux schémas que vont devoir déployer les nouvelles "super-régions"... Note EG).

En écho, le SOeS vient d’annoncer (avec toutes les réserves d’usage quant à la fiabilité de ces données, Note EG…), que les normes de qualité prises en compte pour l’évaluation de l’état des eaux souterraines au titre de la directive-cadre sur l’eau (DCE) portent sur l’ensemble des pesticides.

En 2013, 482 des 2 230 points de mesure, soit 21,6 %, ne respectent pas les normes de qualité DCE pour les pesticides.

Aux dépassements de norme par substance, qui sont les plus nombreux (13,2 % des points de mesure), s’ajoute pour 8,3 % des points, un dépassement de norme par la concentration totale en pesticides…

Au total, un cri d’alarme. Les politiques de l’eau et de biodiversité sont bien malades. Rien d’étonnant si l’on songe aux "arbitrages" qui se sont succédés ces dernières années.

Plus largement les études se multiplient qui alertent sur les dérives d’un modèle agricole productiviste qui nous entraîne dans le mur.

Les pollinisateurs, insectes ou oiseaux, sont en déclin et certaines espèces sont même en danger d’extinction, ce qui menace une partie de la production agricole mondiale, prévient le 26 février un groupe de scientifiques mandatés par l’ONU pour évaluer le recul de la biodiversité.

La Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES en anglais) dresse ce constat inquiétant dans son premier rapport, publié aujourd’hui à Kuala Lumpur, et dans un résumé destiné à éclairer les choix des politiques pour enrayer une spirale préjudiciable à l’alimentation des populations.

"Un nombre croissant de pollinisateurs sont menacés d’extinction, au niveau mondial, par plusieurs facteurs, dont nombreux sont dus à l’homme, ce qui met en danger les moyens d’existence de millions de personnes et des centaines de milliards de dollars de production agricole", estime ainsi le groupe d’experts dans un communiqué.

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Marc Laimé - eauxglacees.com