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LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE
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La colère d’un éleveur, par Thibaut Lerme
par Marc Laimé, 18 août 2018

Adhérent de la Confédération paysanne dans les Hautes Pyrénées, oû il élève des porcs noirs gascons au col des Bordères, à 1150 mètres d’altitude, « Titom » ne décolère pas depuis qu’il a reçu cet été un courrier officiel de mise en garde contre la propagation de la peste porcine africaine.

« Je viens de recevoir un courrier provenant des gestionnaires de la filière porcine de notre pays. Intitulé « Appel à la vigilance », il est destiné à nous avertir de la présence de la Peste porcine africaine (PPA) en Europe. Il nous est tout de suite précisé que cette maladie mortelle pour nos cochons est sans danger pour l’homme.

La suite de ce courrier est une suite de recommandations pour ne pas voir cette maladie arriver et se développer en France.

Je suis éleveur de cochons en plein air dans un petit coin des Pyrénées à 1150 mètres d’altitude. Sur ma petite ferme on peut croiser en plus des cochons, des brebis, des poules des lapins et dans le potager, de nombreux légumes différents. Parti de peu et ayant un mode de vie très sobre, je suis arrivé au bout de quelques années à devenir chef d’exploitation (appellation que je conchie mais qui permet d’être reconnu par notre société). N’étant pas issu du milieu paysan, j’ai vraiment fait le choix de ce métier sur le modèle qui me convenait le plus que l’on appelle agriculture paysanne (terme fourre tout mais pas encore récupéré par les penseurs des autres modèles).

Avec une production diversifiée, j’ai fait le choix de vouloir travailler pour les habitants de ma vallée afin de leur proposer des denrées qui n’étaient que très peu produites localement. Parti de terres en friche, de ruines j’ai voulu créer cette ferme doucement afin de pouvoir mûrir avec elle en choisissant par exemple de vivre dans un habitat précaire pendant de nombreuses années (un peu du genre de ceux qui se sont fait démolir ce printemps à Notre Dame des Landes). Avec peu de moyens et ne voulant pas engraisser les banquiers en m’endettant, j’ai remonté la ruine pierre par pierre, d’abord pour loger mes animaux, puis récemment pour en dédier une petite partie à mon logement. Certes, je vis un peu isolé et en altitude mais je garde contact avec notre monde et me tiens informé souvent avec inquiétude de ce qu’il s’y passe.

J’élève des volailles. J’ai donc été concerné (et consterné), par les derniers épisodes de grippe aviaire. Suffisamment éloigné des foyers de contagion, mon élevage n’a pas eut à pâtir de l’épidémie.

En revanche, cet événement m’a permis de mieux comprendre certains rouages du monde agricole.

Je devais être au lycée agricole au moment de la « vache folle », ce qui a sans doute été un des déclencheurs de ma prise de conscience des options prises pour nourrir notre population et des pratiques aberrantes que pouvaient avoir certains agriculteurs et fournisseurs d’alimentation animale.

Récemment, « l’affaire Lactalis », les lasagnes à la viande de cheval ou encore les petits pois surgelés hongrois à la listeria ont été des exemples des risques de voir confier notre alimentation à des groupes agro-industriels.

Je ne veux pas ici débattre de tous ces sujets mais j’observe simplement qu’à chaque fois les problèmes arrivent par ce type d’entreprises.

Je n’ignore pas qu’il peut y avoir des problèmes aussi dans nos petites fermes mais l’impact est pour la plupart du temps très localisé, ne touchant que quelques consommateurs et pas des pays entiers.

Après chaque incident, dans le but que cela ne se reproduise plus, les états font leur boulot de protection de la population en durcissant les réglementations. Trop souvent, nos gouvernements successifs prennent conseil auprès de ceux là même qui sont causes des problèmes.

In fine, ce sont des fermes comme la mienne très éloignées de leurs modèles qui se retrouvent sur le carreau étouffés par des normes inapplicables pour nos petites structures.

Nos petites fermes se retrouvent donc les premières victimes de décisions aberrantes prises pour que ces gros groupes puissent continuer leurs activités en minimisant les risques. Un de leur principal argument étant l’emploi, les états les laissent continuer alors que l’on a pu voir qu’ils n’hésitent pas à délocaliser à la moindre occasion.

Seul l’argent qu’ils amassent sur leur compte personnel a de l’importance. Le bien être des consommateurs, des gens qui bossent pour eux, ou de l’environnement ne comptent pas.

Cultivant aussi des légumes, j’ai cette année pris de plein fouet les conséquences des dérèglements climatiques qui touchent l’ensemble de la planète. Ce dérèglement accentué fortement par les activités humaines est cause de phénomènes climatiques de plus en plus violents.

Les trois averses de grêles et les pluies incessantes du mois de juin auront eu raison de ma détermination. Si l’on rajoute à cela la mondialisation des échanges qui nous amènent de plus en plus de nouvelles maladies ou ravageurs voyageant tranquillement sur nos beaux cargos ou dans nos splendides avions, je devrai bientôt me résoudre à faire pousser des légumes dans un bunker.

Mes poules ne sont plus à l’abri d’attraper la grippe maintenant que le virus s’est disséminé dans la faune sauvage et mes cochons pourraient être malades de la peste si le saucisson Cochonou balancé dans mes parcs lors du tour de France a été fait à partir de viande de cochons infectés.

Trop longtemps j’ai cru que le modèle d’agriculture paysanne que j’essaye de pratiquer et de défendre pouvait cohabiter avec les autres modèles.

Comme le petit colibri devant l’incendie de la légende, je pensais faire ma part du travail pour trouver des alternatives à ce modèle économique dominant.

Aujourd’hui je constate que l’ensemble de mes productions sont mises en péril par un système qui trouve qu’il est normal de faire voyager des denrées sur des milliers de kilomètres et que les impacts environnementaux sont le prix à payer pour conserver notre « niveau de vie »

Jusqu’où cela ira-t-il ?

Nos pratiques sont de plus en plus plébiscitées par la population

Même le syndicat dominant ne dit plus que le bio ou les circuits courts sont une utopie. Il était temps... Ces personnes devraient aujourd’hui s’excuser d’avoir pendant si longtemps défendu un modèle agricole destructeur tant pour la planète que pour les paysans et surtout ne plus s’occuper d’agriculture.

Leurs vociférations, leur entêtement et leur connivence avec les grands groupes industriels a déjà fait trop de dégâts mais surtout retardé le virage vertueux que doit désormais prendre l’agriculture.

Il me semble avoir appris en cours d’éducation civique que lorsqu’une personne (ou un parti), imposait par la force son mode de pensée cela s’appelait une dictature. Lorsque le service militaire était obligatoire, j’avais fait le choix de l’objection de conscience ne voulant pas un jour devoir obéir à des ordres qui iraient contre mes convictions.

Je reste dans cet état d’esprit sur ma ferme et la désobéissance reste ma seule arme contre le rouleau compresseur de cette économie mondiale.

Ce qui m’inquiète concernant la Peste porcine africaine n’est pas ce courrier mais celui que nous recevrons dans quelque temps pour nous signaler que la maladie est présente chez nous. Il faudra alors, comme pour nos volailles, confiner nos cochons, mettre des charlottes sur la tête et se désinfecter après chaque contact avec nos animaux.

Pour quelles raisons cela risque t-il d’arriver ? Peut-être par la cupidité d’un chef d’entreprise qui aura trouvé du cochon « pas cher » en Sardaigne.

Il pourra ensuite vendre ses saucisses industrielles en promo dans une grande surface. Lorsque la patrouille le rattrapera le mal sera fait. (Je n’imagine pas un petit paysan quittant sa ferme pour aller chercher des porcelets en Roumanie.) La maladie arrivera peut-être simplement par des sangliers qui ne savent pas que s’ils sont infectés il leur est interdit de voyager.

Ne pouvant matériellement pas confiner correctement l’ensemble de mon troupeau, on me demandera de l’abattre par mesure de précaution.

Je ne pourrai pas accepter cet état de fait et deviendrai hors-la-loi durant le temps de ma résistance. Je ne me fais pas d’illusions, ma résistance ne durera qu’un temps et c’est ce qui arrivera le jour où la gendarmerie mobile débarquera sur la ferme avec des agents des services vétérinaires en combinaison blanche et des gros camions d’équarrissage.

Je ne pense pas changer grand chose avec ce texte tant que les gens constituant notre belle civilisation occidentale n’auront pas compris l’impact qu’a notre mode de vie sur l’ensemble de la planète.

Pourtant, il me semble que les incendies géants, les sécheresses, les inondations, les maladies liées à la malbouffe, la pollution commencent à nous toucher tous.

En ce premier août, jour du dépassement, je suis en colère et ne veux plus courber l’échine ni me taire face à une société qui ne fait que réparer à court terme les catastrophes qu’elle occasionne. Il faut aujourd’hui réagir et accepter de changer de mode de vie avant d’y être obligé par une catastrophe plus grosse que les autres. J’aime trop la vie pour accepter de la voir disparaître. Je continuerai à être en colère et trouverai toujours sain de ne pas vouloir m’intégrer à une société malade.

J’ai écrit ce courrier sous le coup de la colère. J’ai depuis pris contact avec l’un des signataires de la lettre d’avertissement en voulant savoir ce qui justifiait l’envoi de ce courrier.

Les informations que j’ai pu obtenir ne sont malheureusement pas étonnantes : le rythme de la migration du virus s’est accéléré. Des crétins importent des sangliers de pays infectés pour les lâcher dans des chasses privées de nos campagnes pour le plaisir de les flinguer.

Enfin, comme on pouvait s’en douter, si nous avons reçu ce courrier, c’est avant tout parce que des cochons provenant de pays « à risques  » ont été trouvés dans des élevages. Si on en trouve c’est qu’il y en a qui passent !

Je ne sais pas ce qui me met le plus en colère. Le « chef d’exploitation » qui a fait ça, ou son complice coincé dans les embouteillages du mois d’août qui bouffe un sandwich industriel sur une aire d’autoroute.

En route pour les vacances, il arrivera peut être dans ma vallée et prendra en photo mon beau verrat en train de dormir au frais sous les arbres. »

Titom, Col des Bordères le 1er août 2018.

Lire aussi :

- Cultures et élevages en monoculture : impasses productives et impacts climatiques majeurs :

http://alencontre.org/laune/culture...

François Chesnais, A l’encontre, la Brèche, 9 août 2018.

- Pesticides : pourquoi la France en consomme de plus en plus

https://www.lemonde.fr/planete/vide...

Le Monde, 18 août 2018.

- Pourquoi nos agriculteurs se suicident-ils tous les deux jours ?

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/...

Etienne Campion, Le Figaro, 18 août 2018.

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commentaires

1 La colère d’un éleveur, par Thibaut Lerme

le manque de soutien et de remise en question quotidienne du consommateur, des associations environnementales qui oublient le volet externalités positives des pratiques sur les domaines comme l’eau, la santé, l’aménagement du territoire, devient grave... au fond c’est ce manque qui cautionne je cite "ceux qui prennent conseils auprès de ceux qui sont les causes des problèmes".
je me demande qui au fond est le plus responsable du dérèglement climatique : le politique qui au lieu d’avoir des politiques publiques universelles c’est à dire qui demande la contribution de TOUS OU bien celle que l’on a au quotidien par confort, fort de son statut "D’intellectuel, de décideur non responsable" qui stigmatise des populations POUR MIEUX SE DEDOUANER !!!! c’est facile de faire de l’environnement dans un bureau

poste par annedebretagne - 2018-08-18@10:46 - Répondre à ce message
2 La colère d’un éleveur, par Thibaut Lerme

Je ne suis pas sûr que les éleveurs de porcs en plein air de Corse aient reçu le même courrier de la part des autorités vétérinaires...
Devinez donc pourquoi.

poste par Jacques P. - 2018-08-24@22:31 - Répondre à ce message
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