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LES EAUX GLACÉES DU CALCUL ÉGOÏSTE
REMOUS
Bataille médiatique pour l’eau du « Grand Paris »
par Marc Laimé, 3 juin 2008

Pourquoi une furieuse empoignade médiatique oppose-t-elle la mairie de Paris au Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif), présidé par M. André Santini, reconduit le 15 mai dernier à la tête du plus important syndicat des eaux français et européen, qui dessert plus de 4 millions de Franciliens en eau potable ? Sous l’apparence d’un classique débat gauche-droite entre tenants de la gestion publique de l’eau et défenseurs de sa gestion privée, ambiguïtés, non-dits, grandes et petites manœuvres abondent. A en croire les gazettes les deux camps se disputent pour s’arroger le leadership de l’eau du futur, et encore très nébuleux, « Grand Paris ». Pas si simple.

Dans le domaine de l’eau, le projet de « Grand Paris » réanime un clivage entre la capitale et la petite et la grande couronne.

La ville de Paris approvisionne 2 millions de Parisiens. En banlieue le Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif), créé en 1923, qui regroupe 144 communes, dessert plus de 4 millions de Franciliens.

En Ile-de-France, il existe en fait depuis très longtemps plusieurs grands syndicats intercommunaux ou interdépartementaux qui interviennent dans l’eau, l’assainissement, les déchets, le gaz, l’électricité, et qui symbolisent les coopérations déjà en place, parfois depuis près d’un siècle, entre Paris et sa banlieue.

Pour l’épuration des eaux usées, c’est le Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (Siaap), créé en 1970, qui regroupe Paris, les Hauts-de-Seine, la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne, ainsi que 180 autres communes de l’Ile-de-France, qui traite les eaux usées de 8 millions de Franciliens.

Pourquoi reparle-t-on de l’eau à l’occasion des débats autour du Grand Paris ?

Le maire de Paris, M. Bertrand Delanoë, annonçait le 5 novembre 2007 sa décision de « remunicipaliser » totalement la production et la distribution de l’eau à Paris, et de créer un opérateur public unique, en l’espèce une régie municipale à autonomie financière, qui contrôlerait toute la chaîne de l’eau, et donc d’exclure Veolia et Suez, qui y assuraient la distribution depuis 1985.

On notera au passage, que, selon le Journal de l’environnement du 3 juin 2008 : "Pour l’heure, refusant de commenter le choix du maire de Paris, Lyonnaise des eaux affirme rester à disposition de la collectivité pour répondre à ses besoins et envisager de nouvelles prestations."

Le Sedif, qui a opté pour la gestion privée depuis sa création en 1923, sous forme d’une « régie intéressée », dont le régisseur est la Générale des eaux, a prévu de choisir avant la fin de l’année 2008 le futur mode de gestion du syndicat, à l’expiration, en décembre 2010, de l’actuel contrat qui le lie à Veolia. Un certain nombre d’élus et d’associations d’usagers se prononcent également en faveur d’une gestion « publique » du Sedif, à l’exemple de Paris.

Pourquoi ? Au-delà de l’affrontement, largement médiatisé, entre tenants de la gestion publique et ceux de la gestion privée, toutes les collectivités responsables de la gestion de l’eau et du traitement des eaux usées en Ile-de-France doivent relever plusieurs défis dans les prochaines années :

- Accentuer la lutte contre la pollution de l’eau pour respecter notamment les directives européennes de plus en plus contraignantes. Ainsi de la refonte de la gigantesque station d’épuration d’Achères : un programme de travaux d’un milliard trois cent millions d’euros, qui va conduire, selon des documents officiels du Siaap, à un doublement de la redevance assainissement d’ici à 2015, et donc augmenter le prix de l’eau puisque la redevance assainissement payée à l’Agence de l’eau est comprise dans la facture qu’acquitte l’usager...

- Prendre en charge le traitement des eaux pluviales, qui n’est pas financé aujourd’hui et pèse de plus en plus lourdement sur la part « assainissement » de la facture d’eau. Cet enjeu est crucial. Il va lui aussi engloutir des sommes considérables.

- Prévenir les inondations, pour éviter des dégâts que pourraient produire une nouvelle crue du type de celle de 1910.

- Prendre en compte les "risques émergents pour la santé" que constituent nombre de substances aux effets encore "mal connus" aujourd’hui, du type médicaments, contraceptifs, antibiotiques, et autres perturbateurs endocriniens...

Tout cela va coûter très cher et donc augmenter le prix de l’eau.

Or, tant à Paris qu’en banlieue, on constate depuis une quinzaine d’années une baisse continue des volumes d’eau consommés, ce qui entraîne mécaniquement une augmentation du prix de l’eau.

La question des modes de gestion publique ou privée se pose donc avec une nouvelle acuité, puisqu’on sait que par définition la gestion privée est toujours plus chère.

Du coup on s’interroge aussi sur une nouvelle organisation de l’eau à l’échelle de l’Ile-de-France. Est-il logique et cohérent dans ce contexte d’avoir plusieurs opérateurs ? Ces différents opérateurs ne pourraient-ils pas mutualiser leur action ?

M. Bertrand Delanoë posait la question dans son communiqué du 5 novembre 2007, indiquant : « Je souhaite enfin que cette évolution vers une régie municipale permette d’engager à moyen terme une réflexion avec les autres collectivités territoriales d’Ile de France sur l’intérêt et les modalités d’une plus grande mutualisation d’un certain nombre d’outils de production de l’eau ».

Paris, qui a des capacités excédentaires, du fait de la baisse accélérée des consommations, pourrait par exemple, étant moins chère que le Sedif, approvisionner des collectivités de l’Ile-de-France, une démarche que le Conseil de la concurrence pourrait approuver.

Mais depuis lors M. André Santini, secrétaire d’Etat à la Fonction publique, maire d’Issy-les-Moulineaux, réélu président du Sedif dans un contexte houleux le 15 mai dernier, à lui aussi repris le thème de la mutualisation des moyens de production à l’échelle de l’Ile-de-France, dans une tribune titrée « Construisons l’avenir de l’eau du grand Paris », publiée par le quotidien économique Les Echos le 26 mars 2008 : « (...) Mais il importe aujourd’hui, en dépassant ces vérités de l’instant, de proposer des solutions de long terme pour le coeur de la mégapole parisienne. D’une logique de sécurité et d’interconnexion des réseaux, il faut passer à une démarche nouvelle de mutualisation des ressources de production d’eau potable dans l’intérêt commun de tous les Franciliens, à qui il faut garantir une alimentation en eau potable sécurisée, pour un prix maîtrisé.

"Je propose donc qu’à très brève échéance et selon une forme à déterminer, tous les services de production d’eau du Grand Paris s’associent pour optimiser la gestion des ressources en eau et mutualiser leurs coûts de production, au bénéfice des consommateurs. Le Sedif, que je préside, prendra l’initiative d’organiser avant l’été prochain une réunion pour regrouper les élus de tous les grands services d’eau potable, approfondir les mesures de protection de la ressource et construire une gestion durable et concertée de la production et des échanges d’eau en Ile-de-France. »

(Accessoirement, la dite réunion semble s’être perdue dans les brumes de la réélection haute en couleur de M. Santini...)

On assiste donc à une véritable joute politique, fortement médiatisée, dont tout laisse à penser qu’elle va se poursuivre plusieurs mois durant. Rien n’est encore joué et comme d’importants intérêts sont en jeu les débats vont être animés.

Eminemment regrettable au vu de débats et d’enjeux aussi importants, le fait que les usagers du service public de l’eau en Ile-de-France y soient aussi peu associés, en fait pas du tout. Or les usagers, à Paris, en Ile-de-France, comme dans le reste de la France, sont de plus en plus sensibilisés à la préservation et la bonne gestion des ressources en eau. Si l’avenir de la gestion de l’eau en Ile-de-France risque donc de défrayer la chronique pendant un certain temps, la mobilisation des usagers apparaît déterminante, notamment pour ce qui concerne l’éclaircissement de trop nombreux points qui demeurent encore dans l’ombre.

Ainsi, quand on sait que la bataille fait rage, tant au sein de Suez que de Veolia, entre les « anciens » et les « modernes », les premiers fermement attachés au « modèle » éprouvé de la délégation de service public, les seconds jugeant plus judicieux « d’accompagner » le mouvement du « retour à la régie », en l’assortissant de nouvelles prestations sous l’angle de la multiplication des marchés de travaux et de services, on a décidément l’impression d’assister à un vaste théâtre d’ombre dont la surmédiatisation qui l’accompagne occulte les enjeux essentiels...

Débat à suivre, notamment, sur FR3-Ile-de-France, le samedi 7 juin prochain à 11 heures 40.

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